L’insaisissable part du «dramaturg»

Une scène du «Pelléas et Mélisande» mis en scène par Christian Lapointe, un habitué du travail avec un «dramaturg».
Photo: Yves Renaud Une scène du «Pelléas et Mélisande» mis en scène par Christian Lapointe, un habitué du travail avec un «dramaturg».

Le titre même de ce travailleur de l’ombre semble sujet à débat. Doit-on dire dramaturg, mot emprunté à l’Allemagne, où la fonction a été créée ? Conseiller dramaturgique est souvent employé, mais il désigne aussi ceux qui accompagnent uniquement les auteurs. Stéphane Lépine, « vétéran » de ce rôle au Québec, fort de sa collaboration avec Brigitte Haentjens de 1995 à 2008, utilise le terme dramaturge, même s’il porte à confusion avec le métier d’auteur dramatique. Certains disent aussi dramaturgie de plateau pour désigner l’accompagnement de metteurs en scène.

Chose certaine, ils sont plus nombreux à inscrire leurs noms dans les programmes de certains spectacles. Plusieurs de ces dramaturges seraient diplômés en études théâtrales à l’École supérieure de théâtre de l’UQAM. « C’est ma faute, c’est moi qui ai formé toute la nouvelle génération », lance Lépine en badinant, qui offre le cours sur le conseiller en dramaturgie depuis 2009. Ils — ou elles, car ce seraient surtout des femmes — sont en train de modifier le paysage théâtral montréalais, ajoute-t-il. « On sent qu’une nouvelle génération de metteurs en scène comprend l’importance que peut avoir un dramaturge dans l’élaboration d’une représentation ou dans l’écriture d’un texte. » Et ce qui favoriserait cet essor, selon lui, c’est que l’UQAM impose des dramaturges dans ses productions dirigées en troisième année. C’est là que plusieurs metteurs en scène invités découvrent ce rôle et « se rendent compte que ça peut être diablement utile ».

Fonction protéiforme

Stéphane Lépine définit le dramaturge comme un « intellectuel au sein d’une production ». « Il est là pour répondre aux questions socio-historico-esthétiques, aider à situer une œuvre dans son contexte. Pour aider à l’établissement du texte, dans certains cas. »

Ses recherches permettent à l’équipe de production « de prendre ses décisions en s’appuyant sur une compréhension réelle des enjeux ». Lui travaille parfois strictement sur l’analyse du texte, comme sur le Quartett que montera bientôt Solène Paré. Ou en étroite collaboration avec le metteur en scène, tel James Hyndman sur son prochain Scènes de la vie conjugale.

Mais le rôle est mouvant, il fluctue selon les dramaturges, les projets et les créateurs qu’ils soutiennent. « C’est une fonction qui refuse toute définition, reconnaît Sophie Devirieux. C’est sans doute ce qui fait son intérêt : elle est à réinventer chaque fois. Chaque personne la pratique un peu différemment, aussi. Avec une approche et une sensibilité différentes. »

Photo: Pascal Sanchez Céline Bonnier dans «La cloche de verre», mise en scène par Brigitte Haentjens et dont la dramaturgie était signée par Stéphane Lépine

Selon la conseillère dramaturgique sur Mythe, qui a notamment œuvré sur Dans la République du bonheur, exercer ce rôle d’accompagnement requiert une grande curiosité intellectuelle et une grande écoute. « Il faut savoir se mettre en retrait. »

Tous s’entendent : le dramaturge est d’abord un interlocuteur privilégié du créateur qui l’engage. « C’est dans la relation et le dialogue que ma fonction se définit », résume Andréane Roy, qui accompagne des metteurs en scène et dit avoir un peu appris son rôle, « un travail à la fois intellectuel et sensible », auprès de Christian Lapointe (Pelléas et Mélisande,Le reste, vous le connaissez par le cinéma…). « On a une position un peu particulière : on est [à la fois] à l’intérieur et à l’extérieur du projet. On est impliqués, mais à la fin, en répétitions, j’essaie de prendre un peu de distance pour avoir du recul. »

Pour Christian Lapointe, qui y recourt presque systématiquement désormais, la dramaturg est sa première collaboratrice, celle avec qui il va souvent commencer à échanger dès le début du processus artistique, quelques années avant les représentations. L’un de ses rôles est d’ailleurs « de [le] sortir de [son] isolement ».

En plus de nourrir en amont l’équipe de création par ses synthèses de lecture, le dramaturg (un rôle différent de celui du conseiller dramaturgique, précise-t-il) s’apparente à un « psychanalyste de la représentation », ajoute le metteur en scène, qui alterne ses collaboratrices selon la nature des projets. En salle de répétitions, cette personne, dotée « d’un bagage encyclopédique », est attentive à déceler tous les symboles ou référents culturels qui émergent du spectacle, à souligner toutes les ouvertures de sens possibles. « Cela permet de contrôler un peu plus les éléments de sens qu’on présente aux spectateurs. »

Pas une garantie

Y a-t-il des circonstances où il est particulièrement utile d’employer un dramaturge ? Sophie Devirieux répond avec une extrême prudence : « S’il y avait eu une équipe de conseillers dramaturgiques sur SLĀV, peut-être que des discussions auraient eu lieu en répétitions. Je ne dis pas que le conseiller dramaturgique [protège] l’œuvre contre tout problème éthique. […] Je dis juste que c’est le genre de travail qu’on peut faire avec un artiste : poser des questions. » « C’est une espèce de joker dans l’équipe, le conseiller dramaturgique, résume-t-elle. Stéphane Lépine dit souvent qu’il est l’épine dans le pied de son artiste. C’est quelqu’un qui va bousculer un artiste dans ses certitudes. »

S’il permet d’approfondir, le travail du dramaturge ne garantit pas la réussite du spectacle. « Je ne suis pas là pour empêcher qu’on se trompe », dit la dramaturge de Parce que la nuit, Andréane Roy.

Le dramaturge ne doit « surtout » pas influencer ou juger la démarche artistique, prévient Stéphane Lépine : « Je peux être en complet désaccord avec ce que le metteur en scène va finalement offrir comme lecture, mais je lui aurai fourni les outils nécessaires pour qu’il puisse aller au bout de sa proposition. On est toujours au service de l’artiste. »

Dans le rythme effréné d’une création, le dramaturge fournit au créateur un temps de réflexion à l’abri des contraintes de la production, estime Sophie Devirieux. « Il permet de discuter du sens ad lib, d’une certaine façon, sans toujours calculer » coûts et faisabilité. Andréane Roy insiste sur la valeur de cette recherche. « Dans un système où l’on doit s’assurer que chaque production soit couronnée de succès, il y a quelque chose de radical à valoriser la lenteur, le dialogue, la recherche. C’est presque une posture de résistance. »

Encore marginal

L’emploi des dramaturges reste par contre minoritaire ici. La discrète fonction est encore peu connue. « En ce moment, ce sont souvent les jeunes metteurs en scène, ou ceux un peu en marge, qui font appel à un dramaturge, relève Stéphane Lépine. Alors que, dans les grandes institutions, on a peur. C’est lié à l’anti-intellectualisme profond du Québec. »

Pour Christian Lapointe, il s’agit tout simplement d’une question budgétaire. « C’est une personne de plus à payer ! Mais dans les faits, après, tout le monde profite du [fruit de ses recherches]. » Lui, en tout cas, ne veut plus s’en passer. « Le travail du dramaturg, personne d’autre ne le fait. »