«Fanny et Alexandre»: la vie est un songe

Insistant sur le caractère éminemment théâtral de l’aventure, le parti pris esthétique des concepteurs est d’une appréciable sobriété.
Photo: Gunther Gamper Insistant sur le caractère éminemment théâtral de l’aventure, le parti pris esthétique des concepteurs est d’une appréciable sobriété.

Ensemble, Félix-Antoine Boutin et Sophie Cadieux semblent prêts à se lancer dans les paris les plus audacieux. Après avoir organisé un Pyjama Party pour 50 personnes à l’Espace Go en 2014 et avant de se frotter à Fassbinder en oeuvrant à une relecture des Larmes amères de Petra von Kant au Prospero en mars, le tandem présente en ce moment au théâtre Denise-Pelletier son adaptation de Fanny et Alexandre. À partir du long métrage de 3 heures réalisé par Ingmar Bergman en 1982, les deux créateurs ont donné naissance à un spectacle de 1 h 45.

« Tout peut arriver, tout est possible et vraisemblable. Le temps et l’espace n’existent pas. Sur un fond de réalité insignifiante, l’imagination brode et tisse de nouveaux motifs. » Cette phrase tirée de la préface du Songe, une pièce d’August Strindberg créée en 1907, plusieurs fois mise en scène par Bergman, est en quelque sorte la clef de voûte de Fanny et Alexandre.

Une fois passé par l’imaginaire inquiet et néanmoins débridé d’Alexandre, le réel prend des tonalités particulièrement sombres, certes, mais aussi des proportions plus grandes que nature, de celles que l’art est seul à pouvoir conférer à la banalité du quotidien, notamment en brouillant sciemment la frontière entre la vérité et le mensonge, les vivants et les morts.

Distribution sans faille

Puisque le film donne à voir le monde par les yeux d’Alexandre, Boutin et Cadieux ont eu l’heureuse idée de confier à Gabriel Szabo, qui incarne l’enfant sur scène, une fonction de narrateur. C’est donc dans ses mots que nous découvrons les Ekdahl : sa grand-mère Helena (Annette Garant), sa mère Émilie (Ève Pressault), son père Oscar (Steve Laplante), sa soeur Fanny (Rosalie Daoust) et son oncle Gustav Adolf (Ariel Ifergan), sans oublier Maj, la bonne (Patricia Larivière), Isak, un vieil ami de la famille (Luc Bourgeois) et Edvard, le terrible évêque luthérien (Renaud Lacelle-Bourdon). Au sein de cette distribution, sans maillons faibles, Bourgeois et Ifergan brillent tout particulièrement, composant des personnages truculents.

Né dans le théâtre, le garçon de dix ans, alter ego du cinéaste suédois, est assailli de questions métaphysiques. En quête d’un sens à la mort et à la souffrance, il dévoile ce qui grouille sous les apparences, donne à voir l’invisible, un univers qui évoque Shakespeare aussi bien que les contes de fées.

Insistant sur le caractère éminemment théâtral de l’aventure, le parti pris esthétique des concepteurs, Romain Fabre à la scénographie, Julie Basse et Martin Labrecque à l’éclairage, est d’une appréciable sobriété.

Alors que la première et la dernière portion du spectacle captivent, il faut admettre que la partie centrale, celle qui se déroule dans la maison austère de l’évêque, présente de graves problèmes de rythme, assez pour plomber sérieusement l’ensemble.

Fanny et Alexandre

Texte : Ingmar Bergman. Traduction : Lucie Albertini et Carl Gustav Bjurström. Adaptation et mise en scène : Félix-Antoine Boutin et Sophie Cadieux. Au théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 23 février.