«Noir»: sombres destins

Christian Bégin et Evelyne de la Chenelière campent un couple de bourgeois avec un cadavre sur les bras, celui d’une jeune femme incarnée par Stefania Skoryna.
Photo: Fabrice Gaétan Christian Bégin et Evelyne de la Chenelière campent un couple de bourgeois avec un cadavre sur les bras, celui d’une jeune femme incarnée par Stefania Skoryna.

Au cours des 15 dernières années, Jérémie Niel n’a cessé d’explorer de nouveaux territoires. Les endroits sombres où le metteur en scène nous entraîne sont toujours mystérieux, parfois même inquiétants. Dans cette obscurité insondable, nos plus beaux fantasmes pourraient prendre forme, nos plus terribles cauchemars pourraient se réaliser. Sa plus récente création, sa première sur la scène du Quat’Sous, ne fait pas exception : Noir est un véritable objet de fascination.

Avec Christian Bégin, Evelyne de la Chenelière et Justin Laramée, le directeur de la compagnie Pétrus a imaginé une forêt immonde, morbide, éminemment psychanalytique, une terre noire et dure où des êtres aux sombres destins, hommes et femmes visiblement déboussolés, s’abandonnent à leurs pulsions les plus impérieuses. Grâce aux costumes et à quelques bribes de dialogue à propos de la guerre, on déduit que la scène se déroule dans les années 1920. Alors que Bégin et de la Chenelière campent un couple de bourgeois avec un cadavre sur les bras, celui d’une jeune femme incarnée par Stefania Skoryna, Justin Laramée tient le rôle du valet.

Une fois de plus, vous l’aurez compris, Jérémie Niel s’applique à mettre des bâtons dans les roues du textocentrisme. Cette pièce, véritable hécatombe, 75 minutes qui tiennent du cinéma tout autant que de la danse ou du mime, s’appuie sur un récit sommaire, volontairement alambiqué, ni plus ni moins qu’un prétexte à la création d’images fortes, des instantanés qui parviennent à raconter, à évoquer et à exprimer, certes dans le désordre et dans la plus angoissante des pénombres, mais aussi pertinemment que le feraient mille mots.

Dans ce théâtre de la cruauté, certainement exigeant, on pisse et on crache, on traîne et on creuse, on dévore et on assassine. Avec un minimum de répliques, mais un maximum de bruits et de bruissements (une exceptionnelle conception sonore de Sylvain Bellemare), sans oublier ces voix dont on ne sait plus si elles proviennent des acteurs sur scène ou d’un enregistrement, la représentation sème un trouble rare, précieux, un vertige qui nécessite l’abandon.

Noir

Scénario : Christian Bégin, Evelyne de la Chenelière, Justin Laramée et Jérémie Niel. Mise en scène : Jérémie Niel. Une production de Pétrus. Au Théâtre de Quat’Sous jusqu’au 9 février.