«ColoniséEs»: je me souviens

René Richard Cyr a choisi de mettre en scène la fresque historique pour sept voix dans une admirable sobriété.
Photo: Valérie Remise René Richard Cyr a choisi de mettre en scène la fresque historique pour sept voix dans une admirable sobriété.

Une machine à « je me souviens », voilà ce qu’Annick Lefebvre a imaginé, ce qu’elle est parvenue à construire en assemblant les rouages de nos révolutions tranquilles, de nos soulèvements matés, de nos rendez-vous manqués et de nos révoltes avortées.

Avec ColoniséEs, la dramaturge a su emboîter les époques et les destins, les rêves et les aspirations, les peurs et les dominations, de manière à rendre compte du chemin parcouru, mais aussi, et peut-être même surtout, à rendre hommage à la résilience d’un peuple qui aurait toutes les raisons du monde de renoncer.

Quatre ans après J’accuse, Annick Lefebvre est de retour au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui avec un texte qui vient clore d’une manière toute particulière une année d’éloges divers à Pauline Julien et Gérald Godin.

Un repère spatiotemporel

Cette fois, le célèbre couple est un repère spatiotemporel, une borne artistique et intellectuelle, un prisme par lequel l’auteure observe l’histoire du Québec.

Ainsi, formant un choeur, Myriam Fournier, Charles-Aubey Houde, Macha Limonchik, Benoît McGinnis, Sébastien Rajotte et Zoé Tremblay-Bianco font revivre la chanteuse et le député-poète, bien entendu, mais ils parlent également au nom des baby-boomers, des carrés rouges, des felquistes, et parfois même en leur propre nom.

Quant à Maude Demers-Rivard, elle incarne Le Québec, rien de moins, une nation qui prend ici les traits d’une poétesse et serveuse sortie du Printemps érable gazée et blessée, meurtrie et bafouée, un brin désespérée.

Il faut voir comment Lefebvre entrelace les espoirs et les ras-le-bol, les manifestations et les consultations, les attentats et les arrestations, les actes de courage et les abus de pouvoir. On passe du Lundi de la matraque au Salon du Plan Nord, du Rassemblement pour l’indépendance nationale au Parti québécois, des événements d’octobre 1970 au référendum de 1980, de la mort de Godin à l’aphasie de Julien, du référendum de 1995 au suicide de Dédé Fortin.

La portion intime

Alors que les fragments d’histoire collective sont mis en perspective, en relation et en parallèle d’une manière aussi ingénieuse que sensible, il faut reconnaître que la portion intime, celle qui concerne le destin de cette jeune femme qui pourrait bien être un alter ego de l’auteure, est un peu moins concluante.

Cette fresque historique pour sept voix, René Richard Cyr a choisi de la mettre en scène dans la plus admirable des sobriétés. Dans une forêt de pieds de microphones, devant un écran où sont projetés des mots et des dates, autour de quelques chaises qui servent à s’asseoir ou à se défouler, on trouve des corps savamment positionnés, on entend des voix qui sonnent juste, des prises de parole souveraines, une choralité foisonnante qui traduit la ferveur des femmes et des hommes qui ont tenu le Québec à bout de bras, des coloniséEs, peut-être, mais surtout des insoumises et des insoumis.

ColoniséEs

Texte : Annick Lefebvre. Mise en scène : René Richard Cyr. Au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 16 février.