«Aalaapi»: faire entendre les voix du Nord

«Aalaapi», projet hors normes, consacre une rencontre à plusieurs niveaux : entre des gens du Nord et du Sud, mais aussi entre le théâtre et la radio. De gauche à droite: Mélodie Duplessis, Marie- Laurence Rancourt, Laurence Dauphinais et Nancy Saunders.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Aalaapi», projet hors normes, consacre une rencontre à plusieurs niveaux : entre des gens du Nord et du Sud, mais aussi entre le théâtre et la radio. De gauche à droite: Mélodie Duplessis, Marie- Laurence Rancourt, Laurence Dauphinais et Nancy Saunders.

« Rencontre ». Lorsque notre photographe demande aux quatre femmes interviewées pour la création Aalaapi quel mot les réunit, la réponse fuse vite. Ce projet hors normes consacre en effet une rencontre à plusieurs niveaux : entre des gens du Nord et du Sud, mais aussi entre le théâtre et la radio.

Au départ, il y a eu le désir de l’artiste de théâtre Laurence Dauphinais (Siri) et de la femme de radio Marie-Laurence Rancourt de travailler ensemble à un projet bicéphale sur le Nord qui comporterait un documentaire radiophonique et un spectacle rendant « hommage à la radio sur scène ». Un média très important dans les communautés nordiques.

« Coeur de la communication du village », la radio, très écoutée, joue un rôle social et utilitaire primordial. Elle sert autant à transmettre des messages très personnels que des informations publiques. Elle témoigne aussi d’une « approche citoyenne très intéressante », selon Laurence Dauphinais. « Et d’un point de vue politique, elle a été un outil d’affranchissement culturel majeur. Radio-Canada a été la première radio présente. Mais les communautés ont vite décidé de s’en affranchir pour avoir leurs propres nouvelles. Il y a un réseau, TNI radio. »

Le documentaire a donc tendu le micro, durant huit mois, à cinq jeunes femmes du Nunavik, choisies parmi les nombreux Inuits qui étudient au collège Montmorency — un programme « chapeauté » par la commission scolaire de Kativik. Il offre « une image désensationnalisée » du Nord, en mettant l’accent sur des portraits intimes. « La ligne directrice du documentaire, c’est qu’il retrace des éléments du quotidien, presque de la banalité », explique Marie-Laurence Rancourt.

C’est justement cette possibilité de parler « de tout et de rien », de ses intérêts (comme le yoga !), qui a séduit Mélodie Duplessis, l’une des participantes. « Pas obligé de parler tout le temps de la culture, et de la violence, et des problèmes d’alcool… C’est le fun de montrer au public qu’on peut être autre chose. Ils ne me représentent même pas, ces préjugés-là. »

Selon les deux conceptrices, ce « film sonore » donne donc un espace de liberté, de contrôle aux interviewées. Le projet s’éloigne aussi de la « vision du conquérant, qui tripe sur les grandeurs du Nord ».

Le son du silence

Le documentaire — qu’on peut entendre en balado sur les ondes de Radio-Canada — devient « un personnage » dans la pièce créée à la salle Jean-Claude-Germain. Sur scène, deux autres interprètes (les cinq participantes ne pouvaient ou ne voulaient pas participer à l’étape scénique) interagissent avec le document sonore — enrobé, bien sûr, de tout un travail de conception visuelle. C’est « comme une expérience d’art vivant 4D d’un documentaire radio », décrit Laurence Dauphinais.

Nancy Saunders, une artiste visuelle qui vit ici sa première expérience d’interprète, croit qu’Aalaapi « va brasser un peu » les spectateurs par sa cadence ralentie. La pièce respecte le rythme plus contemplatif du Nord. « Il va y avoir un moment d’ajustement au début du spectacle, renchérit la metteure en scène. Mais je pense que les gens vont nous remercier à la fin de leur avoir fait vivre ça. » La pièce propose aussi une expérience sensorielle d’écoute, où les plages de silence — cette rareté au Sud — sont importantes. Aalaapi signifie d’ailleurs « faire silence pour entendre ce qui est beau ».

Bref, on parle ici d’un projet qui « n’entre pas dans les cases » et pour lequel les idéatrices ont dû développer de nouvelles approches, plutôt que de s’en tenir au procédé habituel, aux idées préconçues. « Il y a souvent des projets, montés par des non-Inuits, qui ont cette façon de voir : “Moi, je connais le théâtre et c’est comme ça qu’on fait du théâtre”, commente Nancy Saunders. Mais Laurence a été tellement ouverte aux suggestions. »

Il va y avoir un moment d’ajustement au début du spectacle. Mais je pense que les gens vont nous remercier à la fin de leur avoir fait vivre ça.

Cette dernière explique que, pour obtenir une réelle rencontre, un espace où tous se sentaient respectés devait être inventé. « Il faut créer de vrais rapports de confiance. Et pour ça, il n’existe pas de raccourcis : il faut investir du temps. En répétition, on prend beaucoup plus de temps pour se parler. Tout n’est pas dirigé juste vers la performance, la productivité. »

Pour faciliter ce type de projet en culture, il faudrait plus de souplesse des institutions, croit Marie-Laurence Rancourt. Elle évoque une « rigidité » face à tout ce qui entourait ce projet atypique, qui met notamment un collectifen avant, plutôt que des artistes individuels. « Il a nous a fallu mener de petits combats en arrière-scène pour parvenir à nos fins et imposer le discours, le langage, l’imagerie qui venaient avec la [proposition]. »

Sa comparse loue par contre le Théâtre d’Aujourd’hui, qui a pris l’initiative de présenter Aalaapi : « On est le premier show, en 50 ans d’existence du théâtre, à avoir des surtitres. » La pièce se déroule en français, en anglais et en inuktitut.

Crise bénéfique

Elles étaient déjà plongées dans Aalaapi lorsqu’a éclaté la controverse autour de Kanata, sur laquelle nous avons voulu les entendre. « Au début, il y a des gens qui ne nous ont pas fait confiance, relate Dauphinais. Mais c’étaient des Blancs. Ils nous ont carrément demandé : est-ce que votre projet est colonialiste ? Il a fallu qu’on se défende. » Mais ce n’était pas à eux de se prononcer, proteste son actrice autochtone. « Ça aurait été à nous de dire si ça touchait le colonialisme… »

« Je pense que ça nous a aidées à être encore plus vigilantes, reprend la metteure en scène. Et je ne veux surtout pas lancer la pierre à Robert Lepage. Collectivement, on avait besoin de passer par cette crise-là. Et on en a bénéficié. »

Au final, la capacité de douter, à chaque moment, du bien-fondé de leurs décisions a été un « moteur important » d’Aalaapi, juge la réalisatrice radio. Sa cocréatrice voit d’ailleurs dans le mouvement actuel d’ouverture la reconnaissance « qu’on ne peut plus rien tenir pour acquis. Il n’y a pas une seule façon de faire. Je pense que c’est intéressant de se mettre dans une posture d’humilité et de flexibilité. On ne peut plus s’asseoir sur des vérités uniques ».

Aalaapi

Une création du collectif Aalaapi, en collaboration avec Magnéto. Cocréation d’Audrey Alasuak, Daniel Capeille, Laurence Dauphinais, Mélodie Duplessis, Caroline Jutras Boisclair, Samantha Leclerc, Louisa Naluiyuk, Akinisie Novalinga, Marie-Laurence Rancourt, Nancy Saunders, Hannah Tooktoo. Idée originale et mise en scène : Laurence Dauphinais. Idée originale et réalisation du documentaire radio : Marie-Laurence Rancourt. Avec Hannah Tooktoo et Nancy Saunders, à la salle Jean-Claude-Germain, du 29 janvier au 16 février.