«Fanny et Alexandre», ou la naissance d’un artiste

Le spectacle repose d’abord sur les épaules de Gabriel Szabo. Un interprète «tout le temps fabuleux et grâce à qui on découvre chaque fois de nouveaux sens», s’enthousiasme sa metteure en scène, Sophie Cadieux.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Le spectacle repose d’abord sur les épaules de Gabriel Szabo. Un interprète «tout le temps fabuleux et grâce à qui on découvre chaque fois de nouveaux sens», s’enthousiasme sa metteure en scène, Sophie Cadieux.

C’est un choix a priori surprenant, audacieux : transporter sur scène Fanny et Alexandre, le si fastueux film d’Ingmar Bergman. Mais Sophie Cadieux et Félix-Antoine Boutin, « âmes sœurs » artistiques qui cosignent la mise en scène au théâtre Denise-Pelletier, ont été touchés par ce récit de récit d’apprentissage où l’imaginaire permet de réinventer la vie de son jeune héros.

Et pour la comédienne, cette histoire intemporelle où les fantômes côtoient les vivants est très proche de l’univers de son complice, le créateur de Petit guide pour disparaître doucement. « J’ai l’impression qu’il y a un petit Alexandre chez Félix-Antoine. Il a été cet enfant lunatique, un peu en marge du monde, qui a cultivé son petit univers, ses fantômes. Et on ramène [le spectacle] à son esthétique. Avec une mécanique plus grosse, plus baroque, certes. Mais l’essence, c’est vraiment le plaisir d’inventer. Le plaisir de ce refuge qu’est l’art, lorsqu’on ne se reconnaît pas dans le monde [extérieur]. »

Pour son ultime long métrage, en 1982, le cinéaste suédois s’était inspiré de sa propre enfance. Fanny et Alexandre suit deux enfants éjectés du bonheur de leur nid familial, après la mort du père, un directeur de théâtre, et le remariage de la mère à un pasteur sévère.

« Bergman a fait un film sur la beauté du théâtre. Et nous, on essaie de faire du théâtre sur la beauté de son film ! » résume Sophie Cadieux. Le duo ne recrée pas l’œuvre cinématographique sur les planches, mais utilise la mécanique théâtrale afin de convoquer cet univers aux multiples lieux, où coexistent réel et fiction. Dans un grand ballet sans interruption, où « chaque scène se déverse l’une dans l’autre ». « Comme si Alexandre était continuellement dans ses souvenirs, à faire le montage. Ce qui est présenté est la réalité vue à travers son prisme. »

Leur adaptation s’appuie d’ailleurs sur le roman que Bergman a tiré de son scénario, un texte qui donne davantage accès au monologue intérieur du jeune garçon. Une vision transformée par l’imagination, et donc teintée de magie, d’onirisme. Alexandre y devient l’incarnation du cinéaste en devenir, qui se définissait lui-même comme un grand menteur dans sa vie. « Et c’est un peu sa rébellion contre le réel qui allait faire de lui un créateur », estime la metteure en scène. DansFanny et Alexandre, Bergman affirme la porosité des frontières, la distinction parfois très ténue entre le rêve et le réveil. « Il dit qu’il n’y a pas une vérité. »

Le récit contraste la chaleur et la tolérance de la famille peu conventionnelle où grandissent d’abord frère et sœur, à la rigidité austère des règles dictées par le beau-père pasteur. Et Sophie Cadieux y voit justement non pas tant une critique de la religion, que celle d’un dogme moral qui impose une vérité sur la façon de vivre, et les pulsions à canaliser. « On a décidé de ne pas faire de parallèles avec le passé religieux du Québec. Pour nous, l’ordre moral y est plus intéressant que la ferveur religieuse. » Ils ont aussi adouci la dimension manichéenne du personnage campé par Renaud Lacelle-Bourdon.

Enfant et adulte

Mais le spectacle repose d’abord sur les épaules de Gabriel Szabo. Un interprète « tout le temps fabuleux et grâce à qui on découvre chaque fois de nouveaux sens », s’enthousiasme sa metteure en scène.

Le principal intéressé voit dans le rôle une très grosse responsabilité, mais un défi vraiment excitant. « Il faut toujours se souvenir que c’est Alexandre qui imagine ces choses-là. C’est une charge immense. Mais pour me calmer, je me rappelle qu’il y a huit acteurs extraordinaires à côté de moi. »

C’est très fort de penser que quelqu’un peut survivre par l’imagination. Si Alexandre est capable de tenir tête à l’autorité du pasteur, c’est parce qu’en lui, il y a ce petit espace protégé.

Révélé par Pig de Simon Boulerice, en 2014, l’acteur à la physionomie juvénile n’en est pas à son premier personnage d’âge tendre. Une manne dont il profite parce qu’il sait qu’elle ne durera pas toujours. Mais pour Gabriel Szabo, jouer l’enfance est inexplicable. « On dirait que ça va de soi. Il faut juste aller avec ce que l’enfance a de naturel et d’instinctif. » De plus, avec Alexandre, il lui faut « surfer sur deux lignes en même temps : parfois il semble très mature, parfois on se souvient que c’est un enfant ».

Cette riche dualité d’un personnage, qui, « au temps réel, agit comme un enfant mais qui nous parle avec la lucidité d’un vieil homme ayant réfléchi à ses souvenirs », en fait un protagoniste très intéressant, juge Sophie Cadieux. « Dans le film, Bergman présente Alexandre comme intemporel. C’est un enfant de 10 ans, mais avec une profondeur très troublante. Et même des intentions d’ordre érotique. »

Mais Fanny et Alexandre est surtout enveloppée d’une sensualité liée au monde artistique. « Bergman a dit que son plus grand souvenir de cinéma, c’est lorsqu’il a ouvert la lanterne magique pour la première fois, et senti l’odeur de pétrole… »

Le pouvoir de l’art

Sous son enrobage magnifique, Fanny et Alexandre présente aussi un monde « dangereux », peuplé de morts et de démons. « En même temps, c’est très fort de penser que quelqu’un peut survivre par l’imagination. Si Alexandre est capable de tenir tête à l’autorité du pasteur, c’est parce qu’en lui, il y a ce petit espace protégé. » Cette viefantasmée qui lui permet de faire disparaître ce qui le terrorise.

La créatrice espère même que les spectateurs ressentiront de la peur devant certaines scènes. À l’encontre de la réputation d’austérité qu’on fait parfois au cinéaste de Persona, elle décrit le spectacle à la fois comme « une fête, un suspense et une rencontre de soi », qui utilise la figure du double.

Gabriel Szabo est persuadé que cette « extraordinaire histoire », ce récit d’apprentissage va toucher plusieurs adolescents. Un public qui peut être difficile. Sophie Cadieux a elle-même vécu des « moments confrontants » chez Denise-Pelletier. Mais c’est aussi là, devant Caligula en 1993, qu’elle a découvert la force du théâtre, « un espace où j’étais tellement bien ». Une révélation qui l’avait laissée clouée sur son siège après la représentation. « Moi, ça a changé ma vie. Alors, je me dis toujours : on le fait pour [cette personne-là]. » C’est ça aussi, le pouvoir de l’art.

Fanny et Alexandre

D’après le film d’Ingmar Bergman. Mise en scène et adaptation : Sophie Cadieux et Félix-Antoine Boutin. Traduction : Lucie Albertinti et Carl Gustav Bjurström. Avec Luc Bourgeois, Rosalie Daoust, Annette Garant, Ariel Ifergan, Renaud Lacelle-Bourdon, Steve Laplante, Patricia Larivière, Ève Pressault et Gabriel Szabo. Au théâtre Denise-Pelletier, du 30 janvier au 23 février.