Carrefour international de théâtre - Expérience troublante

Après l'eau de rose de Te Amo, l'urine, la boue et l'énergie du désespoir attendent les spectateurs du Carrefour qui iront voir W-Munkascirkusz à la Caserne de Lepage. En effet, le metteur en scène hongrois Arpad Schilling tire une version très brute du célèbre Woyzeck de Büchner. Les expériences qu'y subit le pauvre W, ramené à cette seule lettre de son nom dans cette satire de notre monde imbu de science, constituent d'ailleurs une grande partie de ce travail théâtral, à la fois très cru et très poétique.

S'il suit assez fidèlement la trame dramatique proposée par Büchner, Arpad Schilling n'hésite pas à truffer son spectacle de poèmes et d'images scéniques insolites. Il propose en outre certains glissements, qui confèrent à son Woyzeck une intensité physique, ancrée dans le regard tourmenté qu'il porte sur une oeuvre, qui ne l'est pas moins.

Le point de vue est radical mais juste. Tout ce beau monde évolue dans une cage, fixée sur un sol recouvert de sable. Terrain de jeux et d'abrutissement, d'entraînement militaire et d'expériences scientifiques. Mais ce mouvement dans tous les sens ne réussit aucunement à détourner l'homme ni la femme de leurs instincts et de leurs mauvais rêves.

Sur le plan théâtral cependant, cette inscription du drame expressionniste avant l'heure dans le corps des acteurs lui donne tour à tour un caractère ludique, acrobatique, tendre, sadique, halluciné et grotesque. Proche du cirque (d'ailleurs le titre du spectacle en hongrois veut dire W - le cirque des travailleurs), ce jeu très concret se nourrit également d'une symbolique des quatre éléments d'une puissance indéniable. La musique et le chant, judicieusement employés, font aussi passer en un clin d'oeil le spectateur du lyrisme à la méditation philosophique ou encore au cabaret politique. En revanche, le silence accompagne le meurtre de Marie, une des scènes mémorables d'un poème dramatique qui regorge d'illuminations sombres. Pour ma part, je ne peux pas penser à un Woyzeck mieux senti, à des comédiens d'une densité plus immédiate et surtout moins sentimentaux. Plus implacable encore, l'oeil lucide d'Arpad Schilling montre sans détour à quel point le désir d'émancipation du simple travailleur a de tout temps été contrarié. C'est une expérience à la fois terrible et fascinante.



Au cours du week-end, le Carrefour, qui se poursuit jusqu'au 23 mai, propose pas moins de quatre spectacles. Outre Te Amo et Les cercueils de zinc que Le Devoir a commenté plus tôt cette semaine, nous reviendrons bientôt sur L'Impératrice du dégoût que signe Lorraine Côté, une des meilleures comédiennes de Québec. Signalons encore la présence de Cheech, seconde comédie de François Létourneau. L'auteur nous entraîne dans une agence d'escortes, au bord du gouffre, dans laquelle se débattent des acteurs à qui le vertige ne fait pas peur.