Autour de «SLĀV»: s'instruire sur la diversité et l'appropriation

L'animatrice et journaliste Noémi Mercier (à gauche) a animé la discussion entre les panélistes et le public.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L'animatrice et journaliste Noémi Mercier (à gauche) a animé la discussion entre les panélistes et le public.

Sept mois après la première de SLĀV de Robert Lepage et Betty Bonifassi, la discussion déclenchée par le spectacle a mué. À l’heure où le spectacle tourne au Québec, le clivage semble demeurer entre les artistes et les manifestants de SLĀV Résistance, en témoignent les statuts sur les réseaux sociaux. Mais des théâtres, tel le Gilles-Vigneault à Saint-Jérôme, profitent du passage de l’oeuvre politiquement explosive pour vulgariser et éduquer leur audience à la diversité, la représentativité, l’immigration et l’appropriation.

« Ne vous gênez pas, il n’y a aucune question taboue, aucune question niaiseuse ! » C’est ainsi que l’animatrice et journaliste Noémi Mercier a ouvert la période de questions après la discussion d’avant représentation. Les deux heures précédentes avaient doucement porté sur l’appropriation, la nécessité d’inclure des artistes racisés, l’immigration — ses sacrifices, ses réalités dans les Laurentides —, les usages et responsabilités qui viennent avec le pouvoir artistique, les façons artistiques d’intégrer toutes ces données.

Le ton entre les huit panélistes de tous horizons était, disons-le, consensuel. « On a essayé d’avoir un intervenant plus antagoniste, davantage du côté de la liberté d’expression à tous crins, mais on n’en a pas trouvé », expliquait en toute transparence, en entrevue individuelle, le directeur général et artistique du théâtre, David Laferrière.

C’est le professeur de philosophie Amadou Sadjo Barry qui s’est fait le plus critique de l’idée d’appropriation culturelle, soulignant toutefois « qu’il faut entendre les revendications des opposants à SLĀV et des Autochtones sur Kanata. Ils parlent d’invisibilisation, d’un manque de représentativité réel, d’un manque de pouvoir financier pour faire et intégrer l’art actuel. Mais ce sont des problématiques politiques, pas artistiques », estimait l’enseignant au cégep de Saint-Hyacinthe.

Line Chaloux, directrice générale du Centre d’orientation et de formation pour favoriser les relations ethniques traditionnelles (COFFRET), a parlé d’immigration locale, avec Marie José Fiset, d’Ensemble pour le respect de la diversité. 5 % de la population des Laurentides est issue de l’immigration, a rappelé Mme Chaloux à la salle, à 98 % composée de Blancs. Une immigration nécessaire pour répondre à la lacune de main-d’oeuvre de la région. « Aujourd’hui, on reçoit beaucoup d’Européens, et des réfugiés, a-t-elle précisé. Les premiers immigrants ici venaient de l’ex-Yougoslavie ; fin 1990, sont arrivés des Kosovars ; ensuite, des Colombiens, et encore aujourd’hui. C’est une composition qui change suivant l’actualité des conflits, et qui compte aujourd’hui aussi des Vénézuéliens et des Africains de douze pays différents. » L’avantage de l’immigration en région, a-t-elle rappelé, c’est l’impossibilité de la ghettoïsation ; une impossibilité qui favorise l’intégration et la francisation.

Les artistes 2Fik, Nathalie Doummar et les directeurs artistiques du théâtre Jean-Duceppe, David Laurin et Jean-Simon Traversy, ont quant à eux ramené la discussion sur le métier, les manières concrètes d’ouvrir les portes des institutions et les scènes à la diversité.

Les quelques questions du public ont été, elles, plus émotives. « On ne peut pas tout jouer », a conclu posément dans l’assistance Lucie Bertrand, ex-professeure de jeu à l’Université Concordia, francophone ayant enseigné en anglais, et qui venait enfin voir SLĀV. « Je sais tout à fait que lorsque je dis childhood, même pour moi, ce n’est pas la même chose que lorsque je dis enfance ; alors Saint-Philippe remonte tout de suite, tout mon village. Peut-être qu’il y a une certaine décence, sachant cela, à garder quand on incarne des rôles délicats, des sujets délicats. »

Devoir de diffuseur

« À partir du moment où Robert Lepage lui-même rencontre SLĀV Résistance, on s’est dit qu’on voulait comme théâtre aller complètement ailleurs », contextualise le directeur du théâtre Gilles-Vigneault. « À Saint-Jérôme, on n’est pas dans le même paysage cosmopolite qu’à Montréal. » Le travail de vulgarisation et d’éducation que faisait la conférence était donc assumé ? « Complètement ! Et c’est pour ça qu’on voulait une longue discussion, entièrement en dehors du spectacle, avant. »

Et le théâtre Gilles-Vigneault, que fait-il, lui, pour s’ouvrir à la diversité ? « On fait notre bout de chemin », indique M. Laferrière. « Cette discussion en est un exemple. La réflexion est en cours depuis un petit moment, ici — elle l’était avant SLĀV —, de la même manière qu’elle l’est depuis sur la présence des créatrices sur les scènes, qui doit augmenter. Mais c’est vrai que pour ce qui est de la diversité, on a peut-être, les diffuseurs, un petit peu regardé notre nombril. Là où il y a un réel mea culpa, c’est qu’il faut les connaître, ces compagnies-là. Il faut que je sorte plus, que j’aille voir les artistes de la diversité », admet le directeur en toute franchise.

Son public sera-t-il prêt à accueillir leurs propositions ? « Absolument. On fait 200 spectacles par année, ici, dont 45 spectacles d’humour. Et je le dis sans gêne, parce que ce volume permet aussi de faire des discussions comme ce soir, ou de donner une carte blanche [à la danseuse et chorégraphe contemporaine] Lucy M.May pour moins de spectateurs. Le défi du diffuseur pluridisciplinaire, c’est de faire [la chorégraphe] Caroline Laurin-Beaucage le jeudi soir, Éric Lapointe le vendredi, et encore autre chose le samedi. C’est une cohabitation saine, normale, » à laquelle pourrait très bien s’ajouter davantage de diversité. Et SLĀV le mardi soir, parfois.

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