«Rotterdam»: l’amour et les étiquettes

Dans «Rotterdam», un humour vif livré avec agilité par les comédiens vient équilibrer les passages plus dramatiques.
Photo: Nicola-Frank Vachon Dans «Rotterdam», un humour vif livré avec agilité par les comédiens vient équilibrer les passages plus dramatiques.

Rotterdam, de l’auteur anglais Jon Brittain, aborde un sujet d’une actualité indéniable : la délicate réalité des personnes transgenres.

Avec l’appropriation culturelle notamment, la transidentité est de ces réalités qui, visibles dans les dernières années dans l’espace public, refaçonnent notre lexique et ébranlent nos conceptions du monde, remettant en question de nombreuses idées tenues pour acquises. Les débats qui ne manquent pas de naître autour de ces questions, sensibilités à fleur de peau obligent, font parfois la part belle aux interdits de pensée.

Il est dès lors normal qu’on aborde Rotterdam avec une certaine appréhension : la pièce parviendra-t-elle à dépasser les lieux communs ? Saura-t-elle plonger dans une réalité souvent méconnue, naviguant entre les écueils opposés du manque de sensibilité et de l’excès de bien-pensance ?

Là-dessus, la pièce fait valoir d’emblée de nombreuses qualités qui lui insufflent sa propre erre d’aller. L’écriture de Jon Brittain est vive et les enjeux, parfaitement clairs. Le lever de rideau nous présente Alice, expatriée aux Pays-Bas (Marie-Hélène Gendreau, névrosée risquant à tout instant de se dérober), qui décide enfin d’annoncer son homosexualité à ses parents. Au même moment, sa conjointe, Fiona (Pascale Renaud-Hébert, plus anguleuse et sanguine), lui apprend toutefois qu’elle s’est toujours sentie homme, et qu’elle souhaite changer de sexe. Dès lors le fil s’impose sous la forme d’une question : l’amour triomphera-t-il ?

Un humour vif livré avec agilité par les quatre comédiens vient équilibrer les passages plus dramatiques, et la traduction d’Édith Patenaude conserve toute sa vigueur au style. Sa mise en scène rythmée colle par ailleurs parfaitement au texte, dans un décor semi-onirique qui offre de beaux plans. Les difficultés que traverse le couple nous semblent compréhensibles, et on les suit avec un désir franc de connaître le dénouement.

Le consensus ou le théâtre

Une fois le rideau tombé, nous resterons néanmoins avec le sentiment d’une plongée partielle dans l’intériorité des personnages, au premier chef du désormais prénommé Adrien, dont on a certes accès aux coups de gueule contre une société imparfaitement ouverte, mais peu à ses tiraillements propres, comme si son portrait avait été brossé principalement de l’extérieur.

Des passages plus didactiques, aussi, auront au passage lesté le texte d’une certaine valeur plus pédagogique, moins intime. C’est surtout le dénouement, toutefois qui nous laissera ce sentiment d’un inachevé. Les difficultés vécues par les deux amoureux, révélées dans un moment d’explosion et un clivage frontal, s’estompent lors du tableau final.

Il nous semblera alors que le vécu des personnages aura été escamoté, pour ainsi dire balayé derrière l’attrait d’une fin plus consensuelle à offrir : fin un peu courte, apparaissant dès lors comme le symptôme d’un texte qui, malgré ses qualités dramaturgiques, a peiné à embrasser complètement la profondeur de son sujet.

Rotterdam

Texte : Jon Brittain. Traduction et mise en scène : Édith Patenaude. Avec Charles-Étienne Beaulne, Ariane Côté Lavoie, Marie-Hélène Gendreau et Pascale Renaud-Hébert. Une production de La Bordée, jusqu’au 9 février.