Pourquoi Simon Leblanc rit-il de toutes ses blagues?

L'humoriste Simon Leblanc a remporté en 2017 l’Olivier de l’auteur de l’année (avec son collègue Olivier Thivierge).
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L'humoriste Simon Leblanc a remporté en 2017 l’Olivier de l’auteur de l’année (avec son collègue Olivier Thivierge).

C’est sa marque de commerce, c’est ce qui le rend charmant, mais c’est aussi ce que lui reproche parfois la critique. Sur scène, Simon Leblanc rit systématiquement de toutes, toutes, toutes ses blagues, un tic derrière lequel le cynique ne peut que soupçonner une ruse lui permettant de gonfler artificiellement l’hilarité de son public.

« La raison pour laquelle je ris, c’est parce que je trouve ça drôle », plaide pourtant le trentenaire au visage de gamin, qui remportait en 2017 l’Olivier d’Auteur de l’année (avec son collègue Olivier Thivierge), même s’il ne couche jamais ses monologues sur papier. Résultat : impossible pour lui de se représenter mentalement son texte.

« Ça fait déjà plus de deux cents fois que je fais Malade [son second spectacle] et si tu me demandais, là, de t’en citer un bout, j’aurais de la difficulté. Ce qui arrive, c’est que je monte sur scène, je fais la première blague et ça me met en déséquilibre, puis je réalise rapidement que… ben que je suis en train de faire un show ! L’histoire me revient, je m’en souviens à mesure que je la joue et, quand je ris, c’est parce que je suis surpris : "Ah ouain ! Ben oui ! Cette blague-là !" Ce serait peut-être mieux sans mes rires, mais l’effort que je déploierais pour les inhiber... je penserais juste à ça ! »

Difficile de ne pas aussi entendre dans ces rires l’effarement d’un gars qui n’en revient juste pas du succès qu’il parvient à récolter malgré une visibilité médiatique homéopathique, du moins si on la compare à celle de certains de ses collègues. Tout court, son premier spectacle, et Malade, qu’il présentera devant les médias mardi soir à Montréal, ont tous les deux franchi le cap des 100 000 billets vendus, et placent donc Simon Leblanc parmi les humoristes les plus populaires au Québec, ce qui ne l’empêche étonnement pas de se promener en anonyme (ou presque) dans la rue.

Une posture de rêve pour ce Gaspésien d’origine, fils unique d’un fonctionnaire de la SAAQ et d’une travailleuse sociale, qui confie en murmurant, comme s’il avouait un secret qui pourrait le mener à l’échafaud : « Je ne me sens pas pantoute comme un artiste. »

C’est-à-dire ? « C’est-à-dire que, pour moi, c’est vraiment un métier, l’humour, un métier plein de répétitions et de bûchage. Je n’ai pas cette sensibilité mythique de l’artiste qui entre en connexion avec une force supérieure. Je n’ai jamais de flashs géniaux ! Je ne fais que travailler avec acharnement sur quelques blagounettes. »

Après avoir étudié les sciences au cégep, Simon Leblanc s’inscrit en psychologie de la communication à l’UQAM et peine rapidement à se reconnaître dans la féconde insouciance de ses collègues, capables d’attendre que la bonne idée vienne à eux, plutôt que de la pourchasser. L’improvisation lui permettra de tromper son ennui, jusqu’à ce que son entraîneur, Richardson Zéphir, lui suggère de tenter sa chance en stand-up. Le laboratoire d’une soirée d’humour lui offre, dès sa première fois au Pub Saint-Ciboire en octobre 2009, ce cadre expérimental, semblable à celui de la science, qui lui manquait tant.

Essayer puis se tromper, réessayer, puis parvenir à générer des rires : c’est aujourd’hui tout ce qui lui importe, tout ce qui l’obsède. Malade se promènera partout au Québec au moins jusqu’en décembre prochain, mais son créateur amorçait déjà cet été le rodage d’un troisième spectacle, et pas dans les conditions princières que vous imaginez : Simon Leblanc demande à son équipe de distribuer les billets de ces performances très intimes à des gens qui ne pourraient l’identifier même si leur vie en dépendait.

Transportons-nous dans un petit bar de la rue De Bleury. « Ben c’est ça, l’autre fois, je commence mon show de rodage avec un passage sur le suicide auquel j’avais mal réfléchi. J’ai commencé en disant que j’étais en faveur du suicide et je le voyais ben que, même si c’était de l’ironie, ça n’avait pas d’allure, ça ne passait pas. Ils étaient dix dans la salle et il y a une table de quatre en avant qui s’est mise à brailler après cinq minutes ! Ça m’a pris une heure et quart avant de revenir dans une zone plus confortable, c’était tough, tough, tough, mais c’est en passant à travers ces épreuves-là que tu restes bon. »

Pas d’humour sans adversité ? « Disons que j’ai le luxe de choisir mon adversité… et que je m’en inflige beaucoup. »

Ce n’est pas la marde qui me fait rire, c’est ce que j’ai vécu, et ça s’adonne que j’ai vécu plus d’expériences de marde que la moyenne, et je ne vois pas pourquoi j’en aurais honte

 

L’humour scatologique, un art comme un autre

Simon Leblanc a la tête d’un intello, mais ses blagues empruntent largement aux pages les plus rabelaisiennes du dictionnaire. Comment faire autrement avec un récit comme celui autour duquel s’amorce Malade, chronique sans détour ni euphémisme de ses problèmes de santé (maladie de Crohn avec spondylarthrite ankylosante) ouvrant la porte à une foison de références aux fonctions les moins nobles du corps.

C’est un art moins facile à maîtriser qu’on le dit que celui de la blague scatologique, souligne le comique aujourd’hui pétant (!) de santé. Parce qu’au-delà du tabou (très relatif) que brise celui qui place ses intestins sous les projecteurs, c’est la vulnérabilité qu’appellent ces sujets qui alimente surtout le rire.

« Quand j’écoute du stand-up, ce que je veux, c’est vivre une émotion, que ce soit vulgaire ou pas. Mais il faut que ce soit incarné ! Des jokes de marde, dans la bouche de Seinfeld, personne n’aimerait ça. Il faut qu’on sente que ça part d’une préoccupation réelle. En fait, ce n’est pas la marde qui me fait rire, c’est ce que j’ai vécu, et ça s’adonne que j’ai vécu plus d’expériences de marde que la moyenne, et je ne vois pas pourquoi j’en aurais honte. »

«Malade» de Simon Leblanc

Les 21 et 22 janvier à la Cinquième salle de la Place des Arts et en tournée partout au Québec jusqu’en décembre