Annick Lefebvre se souvient

L’auteure Annick Lefebvre vit des années «un peu folles» et sait ce qu’elle écrit, concrètement, jusqu’en 2022.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’auteure Annick Lefebvre vit des années «un peu folles» et sait ce qu’elle écrit, concrètement, jusqu’en 2022.

Depuis son premier texte en 2013, Ce samedi il pleuvait, sa progression aura été fulgurante. Annick Lefebvre en est bien consciente. Celle qui a vu sa pièce Les barbelés créée à Paris en 2017 a un autre projet, « immense », prévu au Théâtre de la Colline, une coproduction avec plusieurs théâtres québécois. L’auteure de J’accuse vit des années « un peu folles ». « Je sais ce que j’écris, concrètement, jusqu’en 2022. Et je suis programmée dans des lieux prestigieux sur des synopsis ou des ébauches. Je suis extrêmement privilégiée. »

Quelques mois après la production montréalaise des Barbelés au Quat’Sous, Annick Lefebvre crée une nouvelle oeuvre, qu’elle juge « un peu à l’opposé » de cette tranchante pièce. Tout en nous informant, candidement, que ses impressions sur ses créations en cours sont souvent trompeuses. « Mais dans ma tête, c’est vraiment une pièce feel good. » Pour cette prise de parole mise au monde lors du 50e anniversaire du Théâtre d’Aujourd’hui, la dramaturge souhaitait « faire un théâtre plus populaire, au sens noble du terme ».

Oeuvre de remémoration, de « célébration », ColoniséEs revoit notre histoire du dernier demi-siècle, se promenant entre passé et présent. Avec un Québec personnifié par une jeune serveuse qui a suspendu ses études après le Printemps érable.

« On a vraiment un rapport étrange à notre histoire récente, constate l’auteure. Je pense qu’il y a des choses qu’on porte inconsciemment et qu’on évacue en les discréditant. » Elle fait référence, par exemple, à l’indépendance politique, déplorant une certaine amnésie face aux « gens qui nous ont précédés et aux idées qui ont, quelque part, libéré le Québec de son carcan ». « De la même manière, ajoute-t-elle, on a fait une croix sur la religion catholique, mais on devrait au moins admettre que notre société est construite sur ces valeurs-là. C’est quand même ça qui nous constitue. On vient de là. Après, on n’est pas obligés d’adhérer à ces idées-là. Mais si on est ici, à se parler en français, dans un lieu de culture, c’est qu’il y a des gens qui se sont battus pour ça ! »

Après avoir accumulé une riche masse d’infos, la dramaturge s’est sentie un peu comme « le DJ de l’Histoire ». Par où la saisir ? La revisiter à travers la vie de Pauline Julien et Gérald Godin lui a donné une assise.

Sa pièce est la troisième depuis l’automne à convoquer ces mythiques figures. Ce n’est pas un hasard, puisqu’au départ Annick Lefebvre avait amorcé ce texte à la demande de Catherine Allard, l’interprète de Je cherche une maison qui vous ressemble — qui a finalement fait appel à une autre auteure, moins surchargée, pour écrire le spectacle créé à Fred-Barry.

La fabrication de mythes

Celle qui n’est pas issue d’un milieu souverainiste — « jeune, ma mère avait des posters de Pierre Elliott Trudeau dans sa chambre » — avait découvert le couple par son contact avec le milieu culturel. « Ça m’a fascinée, combien ils étaient devenus de grandes figures. Et j’avais envie d’interroger ce qui, dans leur petite histoire, avait créé ces personnages plus grands que nature dans l’inconscient collectif. Envie de me demander comment on fabrique les mythes, finalement, à travers eux. »

C’est entre autres, dit-elle, leur arrestation en 1970 qui fut un tournant. « C’est tombé à une période où la popularité des artistes associés aux boîtes à chansons, comme Pauline, commençait un peu à décliner. Et on dirait qu’elle s’est donné pour mandat de devenir la porte-parole de grandes causes. De la même manière, Godin, un poète qui n’avait jamais eu beaucoup de reconnaissance du milieu littéraire, fréquentait des intellectuels tout à coup. Cette injustice a aussi marqué ses écrits. Et je suis pas mal certaine que ça lui a donné envie de faire le saut en politique. »

On a vraiment un rapport étrange à notre histoire récente. Je pense qu’il y a des choses qu’on porte inconsciemment et qu’on évacue en les discréditant.

La répression de la crise d’Octobre les a donc magnifiés. « C’est sûr que c’est fort de dire : “Le fait qu’on se souvienne de nous, on le doit à Octobre 70.” Mais je trouvais intéressant d’explorer ces zones plus paradoxales. »

Ces événements peuvent devenir des moteurs, dit-elle, rappelant que la contestation étudiante de 2012, elle, a mené Gabriel Nadeau-Dubois à se lancer en politique. « Sans vouloir dire que l’Histoire se répète, j’ai vraiment tenté de créer des parallèles. »

Rassembleuse

En choisissant René Richard Cyr pour créer sa pièce, l’auteure désirait notamment établir un dialogue avec un metteur en scène appartenant « clairement » à une génération différente. De même, leur décision d’avoir plusieurs narrateurs plutôt que d’attribuer les rôles de Julien et Godin à des interprètes uniques leur a permis d’engager une distribution multigénérationnelle. « Je trouvais important de faire un retour en arrière avec des gens qui avaient d’autres expériences de cette histoire. »

Il était aussi capital pour elle de ne pas porter de jugement dans sa pièce. Afin que « tout le monde puisse s’y retrouver, peu importe leurs allégeances politiques. »

S’il rappelle plusieurs épisodes historiques violents, le dernier-né de l’auteure au verbe acéré n’est pas avare de tendresse ou de lyrisme. « Je me suis donné pour défi d’avoir une écriture plus poétique. À cause des figures auxquelles je rendais hommage, mais aussi parce que j’essayais d’aller ailleurs. C’est souvent une dimension que je réprime parce que j’ai incroyablement peur d’être quétaine. Mais je voulais injecter un peu de beauté dans tout ça. »

Explication d’un titre

« Je ne cherche pas à dire que nous sommes un petit peuple de colonisés », affirme Annick Lefebvre. Le mot revenait souvent dans ses lectures sur les années 1960 et 1970. « Ce n’était pas une expression péjorative à l’époque ; ça voulait strictement dire : il y a au-dessus de nous une élite anglophone qui nous réprime. J’avais envie de réhabiliter ce mot-là. Un peu de la même manière que Godin prenait des mots du peuple qu’il transformait dans sa poésie. »

Quant au « E », il provient de sa difficulté, lors de ses recherches, à savoir « si des femmes participaient aux manifestations, puisque jamais ce n’était mentionné ». Elles étaient invisibilisées par la règle du masculin qui l’emporte. « Et ce n’est pas vrai qu’en 2019 je vais présenter une pièce sur l’histoire récente du Québec sans montrer clairement que les femmes aussi ont lutté, qu’on fait partie de la grande marche de cette histoire. »

ColoniséEs

Texte d’Annick Lefebvre, mise en scène de René Richard Cyr, avec Macha Limonchik, Benoit McGinnis, Maude Demers- Rivard, Myriam Fournier, Charles Aubey-Houde, Sébastien Rajotte, Zoé Tremblay-Bianco. Au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui du 22 janvier au 16 février.