«Noir»: voir avec les oreilles

Pour Jérémie Niel, il importe de faire résonner ses projets en profondeur chez les spectateurs. Et d’atteindre en eux «une vraie émotion, non pas sentimentale, mais plus métaphysique».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Pour Jérémie Niel, il importe de faire résonner ses projets en profondeur chez les spectateurs. Et d’atteindre en eux «une vraie émotion, non pas sentimentale, mais plus métaphysique».

« J’essaie à chaque pièce de provoquer de nouvelles expériences. » Pour son premier spectacle au Théâtre de Quat’Sous, une création intrigante décrite à la fois comme un polar et comme une « comédie métaphysique fataliste », Jérémie Niel fait le pari d’une pièce écrite à quatre mains.

Le metteur en scène a réuni Evelyne de la Chenelière, sa complice de La concordance des temps, avec laquelle il vit une véritable « symbiose » artistique — et qui a fait office de scripte-éditrice du texte —, Justin Laramée, que Niel avait dirigé dans La campagne chez Prospero, ainsi que Christian Bégin, dont la prestation dans le film Le problème d’infiltration l’a beaucoup impressionné. « J’aime les rencontres inusitées et je trouvais que c’en était une. » Une équipe d’acteurs-auteurs très différents, qui se sont livrés à un « exercice de confrontation d’idées et de styles pour arriver à une espèce de langage commun ».

Noir est portée par une envie de mettre en question le rapport du théâtre à l’écriture, de se dégager de « la toute-puissance sacrée » d’une signature unique. « Le théâtre reste beaucoup une littérature, note Jérémie Niel. Et pour moi, il est davantage que ça. C’est une écriture scénique globale. » La création s’appuie ainsi sur un scénario (une distinction significative), pondu dans une langue plus orale qu’écrite. « Et on n’est pas attachés à chaque mot, mais plutôt à l’idée [exprimée] par chaque phrase. Je crois que ça donne une texture de jeu très particulière, étonnante, beaucoup plus spontanée. »

Cadavre encombrant

Campé dans le Québec rural de 1926, Noir déroule un huis clos extérieur, qui va provoquer la perte de ses personnages. « Enfermés dehors », trois bourgeois y errent dans les bois avec un cadavre sur les bras. « C’est un petit peu le Huis clos de Sartre : l’enfer, c’est les autres. Et un peu soi-même. Il y avait aussi l’idée de décaler cette histoire dans le temps. J’ai fait beaucoup de pièces très contemporaines. Et j’avais envie, pour élargir les thèmes que j’aborde, de créer cet effet de distanciation. »

Je pense qu’on voit très bien avec les oreilles. J’aime que les voix soient très proches, comme si le texte était chuchoté. Il y a quelque chose de très impudique à être à proximité d’acteurs. Dans ma dernière pièce, Elle respire encore [une chorégraphie présentée à l’édifice Wilder], c’était beaucoup plus troublant d’entendre un couple qui faisait l’amour, connecté à des micros, que de les voir.

 

Pour Jérémie Niel, il importe de faire résonner ses projets en profondeur chez les spectateurs. Et d’atteindre en eux « une vraie émotion, non pas sentimentale, mais plus métaphysique ». « C’est ce que j’essaie de faire en provoquant des réflexions sur des sujets qui sont toujours beaucoup plus larges que les thèmes concrets abordés. C’est-à-dire le vide métaphysique, la peur de la mort, la perte des sens, etc. J’ai l’impression que ce sont ces questions fondamentales qui font vibrer le plus profondément les spectateurs. Donc, ce sont toujours elles qui m’animent. »

Mais Noir se veut aussi une comédie. Son titre lance un clin d’oeil ironique au penchant pour la noirceur (au sens littéral comme figuré) du metteur en scène. « Je sais qu’on ne le voit pas toujours, mais je pense être assez joyeux et drôle dans ma vie », assure l’artiste qui, au terme de l’entrevue, coiffera une tuque arborant la phrase « Je jure de dire toute la vérité », empruntée à la pièce Jean dit d’Olivier Choinière. « Pour moi, ce n’est pas en contradiction avec cette noirceur. C’est même complémentaire. Et ça m’amuse de m’enfoncer dans la noirceur tellement loin que ça en devient comique. »

Niel cite comme exemple la perle d’humour sombre des frères Coen Fargo. « On essaie un peu de chercher ce langage, aux frontières de la noirceur et de l’absurde. Un absurde plausible, qu’on croise dans la rue tous les jours. »

Son et pénombre

En art, Jérémie Niel préfère le flou du doute à la clarté des certitudes. « J’aime beaucoup le brouillard. Et les éclairages sombres permettent ça. Ainsi, dans La campagne, au début, on ne savait même pas si les acteurs bougeaient les lèvres ou si c’était une bande enregistrée. J’aime ce trouble-là. Je trouve qu’il apporte une complexité, puisqu’on est toujours en train de se questionner. » Cette démarche peut sembler « un peu en contradiction avec le théâtre, qui est un art de la prise de parole, de la projection, de la mise en lumière. Mais ça ne me dérange pas. J’ai la modestie de penser que c’est intéressant, justement, d’entrer en friction avec les codes traditionnels du théâtre ».

Et si Noir baisse les lumières, en revanche le spectacle monte le son. « La bande et la conception sonores sont comme des scénographies. » Pour lui, le son est encore plus évocateur que l’image. « Je pense qu’on voit très bien avec les oreilles. J’aime que les voix soient très proches, comme si le texte était chuchoté. Il y a quelque chose de très impudique à être à proximité d’acteurs. Dans ma dernière pièce, Elle respire encore [une chorégraphie présentée à l’édifice Wilder], c’était beaucoup plus troublant d’entendre un couple qui faisait l’amour, connecté à des micros, que de les voir. »

Très influencé par le septième art (« il y a dans ce média une recherche d’efficacité, par rapport au texte, que je trouve intéressante »), Niel a recruté le concepteur sonore de cinéma Sylvain Bellemare (Arrival).

Fidèle à son esthétique, le créateur offre donc ici une expérience sensorielle immersive. « C’est vrai de toutes mes pièces. » Des plongées dont il espère que le public émergera un peu différent, « plutôt que de venir consommer intellectuellement [un spectacle] qui ne va pas forcément le marquer. Je trouve important d’essayer de rejoindre tous les sens du spectateur ».

Noir

Script-édition : Evelyne de la Chenelière. Scénario : Christian Bégin, Evelyne de la Chenelière, Justin Laramée et Jérémie Niel. Mise en scène : Jérémie Niel. Une production de Pétrus, avec Christian Bégin, Evelyne de la Chenelière, Justin Laramée et Stefania Skoryna. Du 22 janvier au 9 février, au Théâtre de Quat’Sous.