Repousser les limites

Sylvie Moreau, Marie-Hélène Thibeault, Évelyne Rompré, Camille Léonard, Gabriel Sabourin et Stéphane Crête dans «Mauvais goût»
Photo: Jacynthe Perrault Sylvie Moreau, Marie-Hélène Thibeault, Évelyne Rompré, Camille Léonard, Gabriel Sabourin et Stéphane Crête dans «Mauvais goût»

Plus de dix ans que Stéphane Crête travaille à l’écriture de Mauvais goût, un texte aussi scabreux que satirique, une sorte de vaudeville trash tout à fait hilarant. Mise en lecture au Festival du Jamais Lu en 2012, publiée chez Lux Éditeur la même année, la pièce est enfin portée à la scène ces jours-ci par Didier Lucien. Le spectacle, à la fois cru et cruel, pervers en même temps que libérateur, est à juste titre déconseillé aux moins de 16 ans.

Au fil d’un récit fragmenté, selon une chronologie habilement éclatée, on découvre peu à peu les sombres secrets d’un groupe d’amis composé de jeunes professionnels à l’aube de la cinquantaine. Alors que Patrick (Crête) est en couple avec Rachel (Marie-Hélène Thibault), Michelle (Sylvie Moreau) pleure la mort de son chum, Dave (Guillaume Chouinard), qui s’est soi-disant étouffé avec un os de poulet. Quant à Michel (Gabriel Sabourin), il fréquente Marie-Lune (Camille Léonard), une jeune femme qui a le même âge que son fils, Maxime (Lévi Doré). En ce qui concerne Fabrice, le mystérieux personnage campé par Dider Lucien, on se contentera de dire qu’il est adepte de BDSM.

La mort de Dave, dans des circonstances pour le moins étranges, mettra les amitiés du groupe à rude épreuve. D’une soirée de commémoration à l’autre, l’auteur ne cesse de sonder les confins du mauvais goût en suscitant petits et grands malaises. Sur un ton qui est à la fois absurde et subversif, les protagonistes incarnent plusieurs des tabous de notre époque. Il est largement question de sexualité, bien entendu, mais on s’interroge aussi sur les inégalités sociales, le sentiment amoureux, les abus de pouvoir, les limites de l’humour, la peur de vieillir et les étapes du deuil… Autant d’enjeux qui résonnent puissamment dans le Québec d’aujourd’hui.

Dans ce délire savamment organisé, une représentation où presque tout s’appuie sur le jeu de l’acteur, un ballet où le rire est aussi irrépressible que grinçant, il arrive que surgisse quelque chose de grave, de juste, des moments de vérité qu’on reçoit comme des uppercuts en plein coeur. Dans ce registre qui ne pardonne pas, Stéphane Crête, Marie-Hélène Thibault et Sylvie Moreau brillent de tous leurs feux. Mention d’honneur toutefois à Évelyne Rompré, dont la simplette Carole est si désopilante, si attachante qu’on souhaiterait qu’une pièce entière lui soit consacrée.

Mauvais goût

Texte : Stéphane Crête. Mise en scène : Didier Lucien. À Espace libre jusqu’au 26 janvier.