Alexandre Goyette, entre l’élite et le peuple

Plus discret sur les planches durant quelques années, Alexandre Goyette revient au théâtre depuis la saison dernière.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Plus discret sur les planches durant quelques années, Alexandre Goyette revient au théâtre depuis la saison dernière.

Plus discret sur les planches durant quelques années, Alexandre Goyette revient au théâtre depuis la saison dernière, avec l’adaptation du Déclin de l’empire américain et Le chemin des Passes-Dangereuses. Pour son premier rôle important au TNM, il se frotte au personnage de Coriolan, un défi qu’il accueille à bras ouverts : « Le plaisir de répéter, chercher, se tromper, essayer une proposition et la valider sur la scène devant le public, tout ça me manquait. »

La proposition est arrivée par surprise pour Goyette : « J’avais rencontré Robert Lepage à la reprise de King Dave au Périscope. Il m’avait offert de collaborer à la Caserne [l’actuel centre de création de Lepage], mais ça ne s’était jamais présenté, notamment parce qu’à l’époque, je ne me faisais pas confiance comme acteur et comme créateur. Je suis content que ça arrive aujourd’hui parce que je ne me sens plus comme un imposteur. »

Le comédien s’est d’abord fait connaître pour le rôle de Dave — un jeune bum qui voudrait être plus grand que nature, mais qui n’en a pas l’étoffe physique ou psychologique dans la pièce King Dave, qu’il a lui-même écrite —, un rôle éloigné de ceux qu’incarne maintenant Goyette.

Le plaisir de répéter, chercher, se tromper, essayer une proposition et la valider sur la scène devant le public, tout ça me manquait

Il ne croit pourtant pas être pris avec un casting qui lui colle à la peau : « Il y a inévitablement une question de physique, je suis plus imposant qu’à l’époque, mais cette fragilité m’habite encore, et elle me permet de déjouer les attentes, d’aller là où on ne m’attend pas. Et d’une certaine façon, Coriolan et Dave se ressemblent : ils ont tous les outils pour s’en sortir, mais ils sont conditionnés par une seule idée, incapables d’en déroger. »

Caius Marcius, guerrier romain hors pair, obtient le surnom de Coriolan en prenant la ville ennemie de Corioles. La pièce relate un épisode clé des premières années de la République romaine, qui doit apprendre à gérer la sortie récente de la monarchie et la mise en place des liens de pouvoir entre l’élite et le peuple (les patriciens, classe à laquelle appartient Coriolan, et la plèbe), ce qui ne se fera pas sans heurts.

« Il n’est ni un tyran fou ni valorisé. Ce n’est pas un héros sans failles. Moi-même, je le défends et, en même temps, je le juge. Coriolan n’aime pas le peuple, c’est vrai, et il le dit très clairement, mais il en a surtout contre l’hypocrisie et la manipulation. Les représentants du peuple manigancent, et c’est ce qui le révolte », explique Goyette.

La complexité du personnage tient notamment à son rapport à la vie politique : « Il a été élevé pour une seule chose, être un guerrier couvert de gloire, mais humble, qui n’a pas besoin de reconnaissance. Poussé en politique par sa mère, Coriolan est comme un chien dans un jeu de quilles lorsqu’il essaie de devenir consul. »

Au travers de tous ces enjeux, Coriolan est aussi une tragédie familiale, la relation ambiguë entre Coriolan et sa mère étant à la fois source de la perte et de la possible rédemption du personnage. Incapable de jouer le jeu et d’emprunter la langue de la politique, accusé de traîtrise, le guerrier deviendra obsédé par la vengeance, allant jusqu’à s’allier avec l’ennemi pour détruire Rome.

L’histoire est racontée dans une version actualisée par Michel Garneau, dont les « tradaptations » de Shakespeare retrouvent récemment les scènes depuis le Macbeth d’Angela Konrad à l’Usine C en 2016. Coriolan, pièce en vers libre et en français « normatif » — contrairement à Macbeth, écrite en langue orale québécoise —, offre une certaine liberté aux comédiens : « La langue de Garneau est très directe, l’intrigue est resserrée et aide à comprendre ce système politique loin de nous. Il y a aussi très peu de ponctuation, ce qui nous permet de jouer avec le rythme et le sens des répliques. »

Coriolan pose également le défi, pour les comédiens, de reprendre un spectacle créé à Stratford l’été dernier et de travailler avec un metteur en scène qui s’attaque à nouveau au texte de Garneau, après l’avoir monté en 1993. « L’espace scénique n’est pas le même, alors on construit sur du bâti en apportant notre couleur. Robert Lepage change des choses par lui-même, c’est toujours un work in progress, et il est ouvert aux propositions. La commande n’était pas de refaire le même spectacle, au contraire. »

La pièce s’interprète comme un plaidoyer en faveur d’une élite qui réfléchit mieux que le peuple ou comme une défense de la nécessité de la démocratie comme rempart contre l’élite. Ne comptez pas sur le spectacle pour répondre à cette ambiguïté : « Je pense qu’on présente une vision neutre du personnage et des enjeux politiques. Des représentants politiques qui ne savent pas parler au peuple, même s’ils ont les compétences intellectuelles pour diriger, il y en a encore ! Au bout du compte, c’est toujours plus intéressant de laisser le public trancher. »

Coriolan

Texte : Shakespeare. Traduction et adaptation : Michel Garneau. Mise en scène : Robert Lepage. Au Théâtre du Nouveau Monde du 15 janvier au 9 février 2019.