«La Queens’»: faire exister sa voix, maintenant

Les deux Franco-Ontariens Jean Marc Dalpé et Fernand Rainville se retrouvent pour une nouvelle création, «La Queens’», à La Licorne.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les deux Franco-Ontariens Jean Marc Dalpé et Fernand Rainville se retrouvent pour une nouvelle création, «La Queens’», à La Licorne.

Leurs collaborations sont espacées mais mémorables. Après les succès Trick or Treat (1999) et Août, un repas à la campagne (2006), Jean Marc Dalpé et Fernand Rainville se retrouvent pour une nouvelle création à La Licorne. Outre un penchant pour un théâtre « concret », le dramaturge et le metteur en scène partagent un bagage culturel. Les natifs d’Ottawa et de Sudbury ont beau vivre depuis des décennies à Montréal (la « métropole de toute l’Amérique française », comme la définit Dalpé), il ne faut pas creuser loin pour révéler leur identité franco-ontarienne. Surtout lorsque l’actualité remet cette communauté à l’avant-plan. Les deux artistes ne se sont pas fait prier pour discuter de ces récurrents combats identitaires.

Jean Marc Dalpé voit une grande vitalité, « même si ce n’est pas celle d’une culture majoritaire », chez les Franco-Canadiens, réfutant ainsi l’« ignorance » d’une Denise Bombardier. Une méconnaissance qui recule : devant la vague de sympathie qui a suivi, ici, les compressions du gouvernement Ford, l’auteur fait amende honorable envers tous ses « amis nationalistes québécois, que j’ai chicanés pendant des années pour leur insensibilité, leur manque de soutien ».

Fernand Rainville a sa théorie sur ce vent de solidarité : une crainte accrue de perdre sa propre culture. « Je pense que le Québec se sent davantage menacé. Et puisque le rêve du pays n’est peut-être plus là… Parfois, il faut avoir peur de perdre quelque chose pour prendre conscience de ce qu’on a. C’est un peu ce qui se passe chez ma famille en Ontario : tout d’un coup, à cause de la crise, il y a un drapeau franco-ontarien sur leur page Facebook… »

Les communautés francos ont été instrumentalisées au Québec, et par les deux côtés, déplore Dalpé. « Pour le mouvement nationaliste, il fallait absolument qu’on soit morts. » Quant aux politiciens fédéraux, ils utilisaient les francos pour prouver la viabilité du Canada. « Mais ce n’est pas le fédéral qui a sauvé les francophones hors Québec. C’est nous. Ce sont nos batailles. »

Et pour l’auteur, la nouvelle lutte des Ontarois démontre la véracité de l’adage : « Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. » Les combats livrés à la fin des années 1960 ont permis de créer des réseaux de solidarité avec les autres Franco-Canadiens. Chaque nouvelle lutte les a renforcés. En allant manifester à Hawkesbury lors de cette dernière crise, Dalpé a été touché de voir que tous les meneurs étaient des vingtenaires. « Le flambeau a été transmis. »

« Mais qu’est-ce qu’on défend au juste ? se demande pour sa part Fernand Rainville. C’est la question que je me pose. Est-ce une langue ? Est-ce juste du folklore ou ça tient à une consommation artistique ? Dans le quotidien, comment se vit cette culture ? Pour moi, la langue fait partie d’un tout. »

Les reines du Nord

Il est justement question d’attachement aux racines dans La Queens’. La pièce met en jeu un conflit entre deux sœurs autour de leur héritage : l’hôtel érigé par leur père. Celle qui est restée au pays (Dominique Quesnel) se démène afin de conserver ce patrimoine que son aînée (Marie-Thérèse Fortin), une pianiste partie poursuivre une carrière internationale, entend vendre à des promoteurs. Faut-il se débarrasser de son folklore pour avoir un avenir ? Et notre identité s’est-elle bâtie grâce à nos origines, à la famille ou au fil de rencontres nouées dans un ailleurs affranchi du passé ?

Campé dans un froid intense, ce récit — dont il a écrit l’essentiel durant un séjour en… Provence — marque les retrouvailles de l’auteur du Chien avec le Nord ontarien. Pour Fernand Rainville, c’est cet « attrait du Nord », entre promesses d’enrichissement et âpre réalité, qui constitue l’axe le plus intéressant de la pièce. Avec son potentiel d’extraction minière, cette région excentrée, majoritairement francophone, fait rêver certains personnages. Un Nord qui pourrait aussi être l’Abitibi.

Ce que j’aime au théâtre, ce n’est pas de nommer les choses, ou de proposer des réponses. J’aime nous plonger dans nos propres contradictions. En tant que société comme sur le plan personnel.

Ces deux sœurs, le metteur en scène les compare aux reines d’un territoire éclaté, d’où une « dimension plus poétique » au récit. Après la récente crise politique, il a réalisé qu’on pouvait voir l’hôtel La Queens’ comme une métaphore de la situation des francophones hors Québec. « Cet héritage, on l’abandonne ou on y tient ? »

« Oui, c’est un symbole, mais il ne faudrait pas le figer trop, intervient l’auteur. J’espère que les spectateurs vont pouvoir faire différentes lectures de cet enjeu. Ce que j’aime au théâtre, ce n’est pas de nommer les choses, ou de proposer des réponses. J’aime nous plonger dans nos propres contradictions. En tant que société comme sur le plan personnel. »

Cet affrontement évoque aussi la division, très actuelle, entre les globalistes et les citoyens qui s’ancrent dans une nation. Au début de l’écriture, Dalpé prenait parti pour la représentante des seconds. « Mais les lois de l’art dramatique dictent d’avoir deux opposants à armes égales afin de créer une montée dramatique. Maintenant, je comprends les deux. Je gère moi-même, du mieux que je peux, ce conflit interne. J’ai tourné le dos [à mes origines], par envie de m’ouvrir au monde. Mais je retourne constamment dans mes souvenirs, ma langue, pour ne pas perdre qui je suis. Pour m’ancrer quelque part. Et de temps en temps, quand j’en ai assez, j’écoute Netflix comme tout le monde. » (rires)

Selon le dramaturge, les artistes issus d’une minorité détiennent un petit avantage : « Nous, on sait que la culture est une chose mouvante, qui va périr et nécessairement changer. » Contrairement aux grandes cultures majoritaires, monuments qui, forts de leur longue histoire, ne bougent pas et cultivent l’illusion de la pérennité.

Cette conscience de la précarité apporte une liberté et une « attitude existentialiste », croit Dalpé. C’est pourquoi il ne peut plus entendre parler de taux d’assimilation. « On a beau me prouver que mon peuple va disparaître dans 150 ans — quand j’étais jeune, on disait 30 ans —, l’important pour moi, c’est aujourd’hui. Les gens avec qui je fais de l’art et ceux qui m’entendent. Ma voix existe, maintenant. »

La Queens’

Texte de Jean Marc Dalpé, mise en scène de Fernand Rainville, avec Dominique Quesnel, Alice Pascual, Marie-Thérèse Fortin, David Boutin et Hamidou Savadogo, du 15 janvier au 23 février, à La Licorne.