«Mauvais goût»: les beaux malaises

Pour «Mauvais goût», Didier Lucien a réuni une forte distribution : Sylvie Moreau, Évelyne Rompré, Gabriel Sabourin, Marie-Hélène Thibault, Guillaume Chouinard, Levi Doré, Camille Léonard et Stéphane Crête. Des interprètes avec qui il se sent en famille.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Pour «Mauvais goût», Didier Lucien a réuni une forte distribution : Sylvie Moreau, Évelyne Rompré, Gabriel Sabourin, Marie-Hélène Thibault, Guillaume Chouinard, Levi Doré, Camille Léonard et Stéphane Crête. Des interprètes avec qui il se sent en famille.

On ne la dévoilera pas ici, mais Mauvais goût s’ouvre d’emblée sur l’évocation d’une scène pour le moins scabreuse. Créée à l’Espace libre, la pièce de Stéphane Crête est déconseillée aux moins de 16 ans. Elle « ne pourrait être présentée nulle part ailleurs », croit son metteur en scène, Didier Lucien. Après une lecture bien accueillie au Jamais lu, ce texte publié en 2012 « avait fait le tour des théâtres et personne n’en voulait ».

Pour le comédien, qui songeait à la monter depuis, ce délai sert la pièce, étrangement. « On dirait que le sujet est cent fois plus actuel maintenant. S’il avait été monté avant, on aurait compris la dimension comédie, mais pas la profondeur du texte. » Aujourd’hui, ses thèmes résonnent plus fort : mensonge, hypocrisie. Et la perte de rituel. Un thème qui intéresse Didier Lucien comme Stéphane Crête, grands complices qui se connaissent depuis la maternelle, et qui ont notamment cocréé Nicole en 2004.

Après la mort accidentelle, aux circonstances inavouables, d’un membre de leur bande d’amis, les personnages de Mauvais goût cherchent comment faire leur deuil. Et par quel rite. « On n’a plus de balises, constate Lucien. L’Église donnait des règles. Maintenant, on invente, en espérant que les dieux seront apaisés [rires]. »

Orphelins de repères moraux, ces quinquagénaires transgressent les limites, à travers diverses « déviations » sexuelles, tout en sauvant les apparences. « Il n’y a pas vraiment de morale en ce moment. Ce qui était impensable il y a 20 ans devient presque acceptable. Maintenant on dit : “C’est son affaire.” Les gens ne savent pas à quoi s’accrocher pour [distinguer] ce qui est correct ou pas. »

Le texte se situe aux confins de la comédie et du drame. « En improvisation, Stéphane se spécialisait dans le malaise. Mais ici, il a atteint un haut degré. » Même l’équipe, en observant une scène, a eu une réaction d’effarement — le metteur en scène la mime, yeux écarquillés, main couvrant la bouche. Même si les situations ne sont pas graphiques.

Pour Didier Lucien, on peut traiter de choses scabreuses avec bon goût. Et en stimulant la réflexion. « Si ça n’ouvre pas l’esprit, ça ne sert à rien. Et je n’aime pas donner toutes les réponses. Il y a une façon de monter ce spectacle en présentant tous [les niveaux]. Ça prenait un certain type d’interprètes. Ce n’est pas tout le monde qui arrive à être drôle et touchant en même temps. »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir

Il a réuni une forte distribution : Sylvie Moreau, Évelyne Rompré, Gabriel Sabourin, Marie-Hélène Thibault, Guillaume Chouinard, Levi Doré, Camille Léonard et Stéphane Crête. Des interprètes avec qui il se sent en famille. La familiarité déjà tissée entre plusieurs permet de sauter l’étape du contact préliminaire. Et d’éviter les malaises ou malentendus potentiels en répétitions. Par exemple, Didier Lucien doit lui-même jouer, avec un jeune acteur, une scène délicate où son personnage profite de l’innocence du cadet.

La confiance permet d’aller encore plus loin, sans gêne, sans se demander si son partenaire est à l’aise. « Oui, parce qu’on ne pense pas qu’on est en train de mêler la vie au jeu. C’est ça, le problème. Si je joue que je suis amoureux de toi, je vais poser tous les gestes pour qu’on y croie. Mais parfois, certains dépassent un peu la limite. On ne peut jamais le savoir, à moins de connaître bien la personne. »

Période active

Diriger est une zone de confort pour le comédien. « Pour moi, faire une mise en scène est beaucoup moins stressant que de jouer. C’est le bonheur total. De tout ce que j’ai fait cet automne, le moins stressant, ç’a été de mettre en scène Mauvais goût. »

Et Didier Lucien n’aura jamais autant travaillé. « Depuis août, j’ai enchaîné deux films, une série télé, une série Web et… [il compte] trois shows de théâtre. Plus deux après les Fêtes. Et j’enseigne à l’école de cirque. » Tous des « projets de coeur ».

À une époque, le comédien était peu sollicité par la scène et il avait conclu qu’il n’allait jamais rejouer pour d’autres, tant les pièces présentées ne faisaient pas vraiment envie, de toute façon, à cet artiste qui aime « l’inhabituel, les zones inexplorées ». Sauf qu’après sa décision de se concentrer sur ses propres projets, les belles propositions ont déboulé. Son solo, Ai-je du sang de dictateur ?, en 2017, a été le catalyseur des offres.

Il n’y a pas vraiment de morale en ce moment. Ce qui était impensable il y a 20 ans devient presque acceptable. Maintenant on dit : “C’est son affaire.” Les gens ne savent pas à quoi s’accrocher pour [distinguer] ce qui est correct ou pas.

Chapitres de la chute, Camillien Houde, Post humains, bientôt reprise : des pièces où Lucien campait plusieurs rôles, sans égard à la couleur de la peau. Pourtant, il considère que la question de la diversité au théâtre évolue peu. « Je ne suis pas toujours d’accord avec la façon dont les gens pensent qu’on devrait être utilisés sur scène. » On : les « gens de couleur ». Il trace un parallèle avec ces oeuvres, qui l’ennuient, où le rôle féminin « est juste là pour faire valoir le personnage principal, et qu’on laisse dans l’ombre ».

Comment changer le portrait ? « Aucune idée. Et je suis à un point où je m’en fous pas mal. Parce que je fais ce qu’il faut que je fasse. Je trouve que d’en parler, ça ne change absolument rien. Il faut juste faire les choses. » Malgré la polémique créée par SLAV, « si les directeurs de théâtre n’étaient pas intéressés avant, ils ne le sont pas plus maintenant. Ce sont les mêmes qui sont là ».

Le comédien nuance sa réponse : « Est-ce que ça a avancé ? Oui, mais pas [globalement]. Pas partout, loin de là. Certaines personnes ont de bonnes idées. D’autres sont plus conservatrices. » Or, pour Didier Lucien, le théâtre devrait être le territoire de l’imagination. « Alors, si je vois que tu es resté coincé en 1980, je ne peux rien faire pour toi. Je me demanderais ce que je fais là, de toute façon. »

Mauvais goût

Texte de Stéphane Crête, mise en scène de Didier Lucien, du 8 au 26 janvier, à l’Espace libre