La pièce de Robert Lepage bien accueillie dans la capitale française

La représentation de samedi dernier, d’abord présentée comme une première, a finalement été annoncée comme une générale.
Photo: Michèle Laurent La représentation de samedi dernier, d’abord présentée comme une première, a finalement été annoncée comme une générale.

En ces temps où la France est troublée, Robert Lepage aurait-il trouvé le moyen de réconcilier les Français ? Chose certaine, la pièce qu’il présente depuis samedi à Paris avec la mythique troupe du Théâtre du Soleil semble rallier la critique française. À l’exception de quelques réserves qui tiennent surtout au manque de préparation, celle-ci a en effet plébiscité Kanata (Épisode 1. La controverse). Un spectacle pourtant accusé l’été dernier au Québec d’« appropriation culturelle » puisque sa distribution ne comportait pas d’Autochtones. Et cela, même si les 32 comédiens de la pièce se déclinent en une vingtaine de nationalités.

Dans ce « spectacle magistral et sombre », le quotidien Le Figaro estime que « tout ici est fondé ». Selon Armelle Héliot, ce spectacle qui raconte l’histoire d’une junkie amérindienne dans les rues de Vancouver est « une réflexion sur notre monde, nos sociétés, une analyse lucide d’un XXIe siècle coupé de ses racines profondes. Et où la seule réponse qui vaille est l’art et le partage ». Même si c’est la première fois que la directrice Ariane Mnouchkine confie son spectacle principal à un autre metteur en scène, écrit le premier quotidien national français, « la troupe conserve sa formidable vitalité, sa capacité de déplacement physique et intellectuel ».

Dans une critique moins élogieuse, le journal Le Monde estime néanmoins que « tout est en place dans ce projet pour qu’opère la magie ». Joëlle Gayot se félicite à la fois d’un propos « humaniste, potentiellement émouvant et assurément attentif aux destins singuliers qu’il expose » et d’une forme qui « évoque celle, merveilleuse, dont Ariane Mnouchkine, patronne du Théâtre du Soleil, a fait sa signature ». Elle souligne tout particulièrement les « façons subtiles de métamorphoser le plateau » et les « glissements habiles de l’ici vers l’ailleurs ». Seule ombre au tableau, se demande-t-elle, « Robert Lepage est-il, à son insu, entravé par une culpabilité où l’aurait acculé le regard critique de ses compatriotes autochtones ? On sent, dans sa représentation, un désir de légitimation. Il se traduit par une gêne et de malhabiles tentatives de justification ». Et la critique de conclure que, malgré ces réserves, Ariane Mnouchkine a eu raison de se battre « avec détermination pour que ce spectacle voie le jour ».

Malgré quelques problèmes de rythme et de jeu, le critique du quotidien Les Échos estime que « ce livre d’images horrifiques nous emporte dans un tourbillon de sensations et de réflexions vives sur l’humanité qui se fracture, se shoote aux illusions mortelles, mais qui peut encore croire à son salut, en cultivant l’art, la rédemption et la tendresse ». Pour Philippe Chevilley, Lepage réussit le tour de force d’universaliser « avec brio le débat sur l’identité et les rapports colonisateur-colonisé ».

Rare note discordante à Paris, L’Express estime que Kanata « ressemble plutôt à un film » et se révèle « une exploration ethnographique plus qu’une pièce de théâtre ». Selon le critique, « quelques magnifiques tableaux ne suffisent pas à escamoter la lenteur de la pièce, empesée par des changements de décor parfois laborieux. L’écriture elle-même est assez plate ». Cela n’empêche pas l’hebdomadaire de dénoncer la « fatale cabale communautariste et identitaire » dont a été victime la pièce au Québec.

En qualifiant Robert Lepage d’« artiste blanc », Laura Cappelle du New York Times se distingue nettement de toutes les critiques françaises. Elle estime qu’en se laissant « submerger par cette histoire » d’appropriation, le metteur en scène a transformé Kanata en une entreprise de justification. Selon elle, « le produit final scrute l’état du pays des Premières Nations, mais il le fait à travers le voile défensif d’un artiste blanc qui ne peut s’empêcher de nous dire que lui aussi a été victime de représailles ». La critique a particulièrement été choquée par le sang qui gicle sur une vitre lors du meurtre de la jeune Autochtone. De l’artiste peintre qui immortalisera son visage, elle écrit à nouveau qu’elle est d’abord, elle aussi, « un sauveur blanc ».

À la différence de cette lecture, la presse française a unanimement dénoncé les pressions exercées sur Robert Lepage, et salué la ténacité d’Ariane Mnouchkine, sans qui la pièce n’aurait probablement jamais été montée.

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