Du théâtre qui dérange

Les comédiens du Serment de l’écrivain du roi et de Diderot privilégient le travail «en collectif»: pas de metteur en scène, pas de répétitions, que du travail de table pendant des mois... jusqu’au soir de la première. C’est une des formes
Photo: Les comédiens du Serment de l’écrivain du roi et de Diderot privilégient le travail «en collectif»: pas de metteur en scène, pas de répétitions, que du travail de table pendant des mois... jusqu’au soir de la première. C’est une des formes

Deux festivals de théâtre à couleur internationale qui se mettent en branle en même temps, ça ne court quand même pas les rues. À Québec comme à Montréal, les deux semaines qui viennent proposent rien de moins aux amateurs de théâtre qu'une radioscopie des grands courants de fond qui agitent les scènes un peu partout à travers le monde.

Dès ce soir, Te Amo de Daniele Finzi Pasca ouvre le Carrefour international de théâtre de Québec, à 19h au Théâtre de la Bordée, alors que demain, Du serment de l'écrivain du roi et de Diderot lance, à l'École nationale de théâtre, rue Saint-Denis, la série de quatre productions à l'affiche de Théâtres du Monde. Au total, plus de vingt spectacles — dont trois présentés dans les deux villes: W-Munkascirkusz, Du serment de l'écrivain du roi et de Diderot, Guerre. Sans compter le passage à Montréal, tout juste après le Carrefour, du Moine noir monté par Denis Marleau et de Cul-de-sac de la compagnie da da kamera de Toronto. C'est l'abondance! Et personne ne trouvera évidemment à s'en plaindre...

Quand on regarde d'un peu plus près ce que propose d'abord le Carrefour 2004 que Brigitte Haentjens et Marie Gignac ont concocté selon quatre grands axes — scène internationale, scène nationale, scène famille et nouvelle garde —, on est frappé par la richesse et la diversité de la programmation. Partout, on a choisi de présenter des textes qui sentent le neuf et le risque, des textes qui dérangent — sauf, bien sûr, dans la section jeunes publics consacrée cette année aux enfants de trois à six ans — et qui mettent en péril autant les comédiens que les spectateurs.

Cela est vrai dans la section «nouvelle garde», que nous présentait Isabelle Porter dans notre cahier Culture de samedi dernier. Cela l'est encore dans le volet «scène nationale» où l'on programme une création (L'Impératrice du dégoût de Lorraine Côté, au Périscope demain soir), et quatre spectacles importants que seuls quelques mordus ont réussi à voir déjà: la version finale de Cul-de-sac de Daniel MacIvor, (au Théâtre de la rue Saint-Jean, dès demain), Le Moine noir d'après Tchekhov revu par Denis Marleau (à la Salle Albert-Rousseau, à compter du 18), La Fête des morts, la fantasmagorie de Momentum présentée dans un cimetière (à compter du 19) et Abel et Bela de Robert Pinget (au Périscope, du 21 au 23 mai). Mais c'est néanmoins dans le volet «scène internationale» qu'on retrouve les exemples les plus frappants de ce goût du risque.

Ici, que du neuf, ça va de soi. Et du neuf dérangeant. Six spectacles venus de Suisse et du Mexique, de Lettonie, de Hongrie, de France, de Belgique et des Pays-Bas. Des spectacles décapants précédés tous d'une réputation à ébranler les certitudes les plus ancrées comme ce W-Munkascirkusz du Théâtre Krétakör de Hongrie qu'on vous présentait aussi samedi dernier. De la visite aussi déstabilisante que ressourçante — que nous suivrons bien sûr tout au long des deux festivals. Pour illustrer la profonde originalité et les façons de travailler sur lesquelles repose ce que l'on verra pendant ces 15 jours d'abondance, j'ai rejoint plus tôt la semaine dernière Damiaan De Schrijver de la compagnie tg STAN (pour Stop Thinking About Names) d'Anvers qui participe à la création ici du Serment de l'écrivain du roi et de Diderot .

Nécrophilie

Verbomoteur, spirituel et parfois carrément cynique, Damiaan De Schrijver explique d'abord dans un français remarquable que le fameux Paradoxe sur le comédien de Diderot (dont s'inspire le spectacle) est encore extrêmement pertinent «parce que le théâtre, partout, oscille toujours entre le vrai et le faux». On se souviendra qu'une cellule du NTE avait donné du Paradoxe une version fort festive dans un temple maçonnique, il y a quelques années. Avec ses camarades De Koning et Van den Eede qui ont monté le spectacle avec lui, De Schrijver pratique, lui, le travail «en collectif» et les trois complices se sont beaucoup amusés à tester les théories de Diderot sur le jeu et la re-présentation.

«Travailler en collectif, explique-t-il, ça implique que nous prenons ensemble toutes les décisions concernant le spectacle. Nous jouons, oui, mais nous nous occupons aussi bien de la mise en scène que des décors, des costumes et de la dramaturgie. Souvent aussi, ça veut dire traduire le texte selon la langue dans laquelle nous le jouons. [...] Nous nous assoyons autour d'une table, nous lisons le texte et nous en discutons pendant cinq ou six semaines pour nous mettre d'accord sur ce que nous voulons faire et sur la façon de le faire. Et le soir de la première, nous jouons la pièce pour la première fois sans jamais avoir réglé autre chose que les entrées et les sorties de scène. Nous sommes en lutte contre la répétition et contre la reproduction. Je n'ai pas envie, par exemple, de faire croire que je suis quelqu'un d'autre. J'en ai même contre les nécrophiles qui s'incrustent dans la peau d'un personnage...»

Pour ce Serment de... — qui est en fait un faux titre, une simple traduction littérale du titre néerlandais qui est formé par le nom des trois comédiens accolés à celui de Diderot —, la production fut un peu plus difficile à monter parce qu'il a fallu gérer trois agendas, les trois hommes dirigeant chacun leur compagnie. «Nous nous sommes quand même rencontrés huit ou neuf fois dans un café, raconte De Schrijver sans rire. On pourra voir dès demain, au Studio André-Pagé de l'École nationale de théâtre, ce que cette approche non conventionnelle réserve de surprises.

On trouvera les horaires, la liste des événements spéciaux et les coordonnées de la billetterie des deux festivals en consultant le site du Carrefour (www.carrefourtheatre.qc.ca) et celui de Théâtres du Monde (www.fta.qc.ca).