À Paris, «Kanata» agite le drame des femmes autochtones disparues

Malgré le réalisme de l’ensemble, le spectacle cherche, par un sens de l’image et des références assumées à l’art pictural autochtone, à toucher un langage visuel onirique.
Photo: Michèle Laurent Malgré le réalisme de l’ensemble, le spectacle cherche, par un sens de l’image et des références assumées à l’art pictural autochtone, à toucher un langage visuel onirique.

Les comédiens du Théâtre du Soleil dirigés par Robert Lepage dans Kanata ont reçu leurs premiers applaudissements à Paris cette fin de semaine en offrant un spectacle éparpillé et prudent, qui ne risque ni de faire taire ses détracteurs ni d’enthousiasmer les autres. Critique et débat.

Une jeune prostituée mohawk tente tant bien que mal d’échapper à un destin toxique dans les rues du quartier Downtown East Side de Vancouver. À deux pas de là, une artiste française trouve enfin l’inspiration au contact de cette communauté écorchée. Joués par des acteurs d’origine iranienne ou française plutôt que par des artistes des Premières Nations, les personnages autochtones imaginés par Robert Lepage et Michel Nadeau ont finalement pris forme sur la scène mythique de la Cartoucherie, à Paris.

Après les débats estivaux sur l’appropriation culturelle et l’invisibilisation des artistes autochtones, le spectacle qui avait d’abord été annulé a été remis sur les rails par Ariane Mnouchkine, enthousiaste à l’idée de raconter un pan de la réalité autochtone à son public du Théâtre du Soleil, inscrivant aussi ces premières représentations parisiennes dans la programmation du Festival d’automne. Kanata existe bel et bien, pour le meilleur et pour le pire : ni vraiment offensant ni particulièrement inspiré, il continuera vraisemblablement à alimenter la chronique.

Au fil d’une intrigue morcelée qui croise les vies de la faune de la rue Hastings à celle d’une restauratrice d’oeuvres d’art et d’un policier apprenti acteur (entre autres), la pièce, rebaptisée Kanata. Épisode 1 : La controverse, fait de l’affaire Robert Pickton et du drame des femmes autochtones disparues et assassinées ses principaux pivots dramatiques, avant d’y greffer des considérations sur l’art et l’appropriation culturelle, rejouant une partie du débat qui a fait rage cet été au sujet des spectacles SLĀV et Kanata.

Une matière explosive permettant de flirter avec des décennies d’acculturation des Premières Nations. Lepage tente notamment de révéler la prise de parole féminine et de créer un espace d’émotion libérateur. Malgré le réalisme de l’ensemble, le spectacle cherche aussi, par un sens de l’image et des références assumées à l’art pictural autochtone, à toucher un langage visuel onirique. Or, on a beau voir et comprendre les intentions, ce spectacle se disperse tant qu’il nous donne l’impression d’être constamment en superficie de ses intrigues et de ses personnages, n’évitant pas quelques clichés.

S’approprier ou ne pas s’approprier

Cela est-il dû au processus de création presque dénué de soutien dramaturgique autochtone ? Posons donc tout de suite cette question qui tue. Puisqu’il est joué par les acteurs du Théâtre du Soleil, une troupe multiculturelle unique en son genre, mais dans laquelle on ne trouve aucun artiste autochtone du Canada, Kanata fait-il acte d’appropriation culturelle ? Sa représentation des Premières Nations est-elle tronquée, problématique, lacunaire ? Disons qu’elle semble à première vue réaliste et évite la plupart du temps la folklorisation, mais qu’elle est dénuée de profondeur et de véritable perspective historique.

C’est du moins l’analyse qu’en font la cinéaste abénakise Kim Obomsawin et l’écrivaine innue Maya Cousineau Mollen, rencontrées à la sortie du spectacle. « Nous comprenons que le Théâtre du Soleil est une troupe permanente et le fait qu’aucun acteur autochtone n’ait été embauché n’est pas en soi catastrophique, analyse Kim Obomsawin. Mais je demeure persuadée qu’un co-metteur en scène autochtone aurait contribué à bonifier les personnages, qui sont plutôt inconsistants. Ce que j’ai vu à la Cartoucherie confirme les craintes de la communauté autochtone. Nous impliquer aurait vraiment pu faire de cette pièce une oeuvre meilleure. Je n’y ai pas non plus vu, par exemple, de discours critique sur la responsabilité collective devant le sort des femmes autochtones assassinées. Tout reste au premier degré. »

Le spectacle tente pourtant d’affirmer, en déliant un fil narratif jusqu’au drame des pensionnats autochtones, les liens manifestes entre l’oppression systématique du passé et celle qui perdure insidieusement aujourd’hui. « Mais force est de constater que la pièce ne fait que flirter avec cette idée sans l’approfondir », lance l’écrivaine innue Maya Cousineau Mollen, qui soulève aussi des questions sur la représentation de la violence. « Je ne recommanderais pas le spectacle à des familles autochtones touchées par le drame des femmes assassinées, car il présente [cette réalité] de façon trop graphique et je me demande vraiment à quoi sert dramatiquement cette violence. Elle pourrait avoir un effet dévastateur à Vancouver auprès d’un public qui connaît cette réalité intimement. »

Jusqu’où aller dans la représentation de la violence ? Voilà une question théâtrale millénaire à laquelle nous ne trouverons pas de réponse aujourd’hui, mais qui prend un sens particulier dans le contexte autochtone actuel.

Du Lepage sans remous

Dans une mise en scène fragmentée qui fait basculer constamment l’espace-temps, Robert Lepage se montre fidèle à sa dramaturgie habituelle, cinématographique dans sa manière de calquer les processus du montage et d’enchaîner les effets de transition et de rupture en multipliant les changements de décor. Or, ici, cette mécanique ne revêt pas de signification profonde ni ne s’ancre dans une quelconque vérité englobante : on a connu des dispositifs lepagiens plus aptes à transcender les intrigues et les dialogues parfois trop linéaires ou trop badins du créateur. La mise en scène est bien sage, en somme, pour un propos dans l’ensemble diffus.

Reste un savoir-faire certain, que les admirateurs de Lepage, présents en grand nombre le soir de la première, n’ont pas manqué d’applaudir. De la comédienne Sophie Faucher, citée par de nombreux médias montréalais, jusqu’à de nombreux artistes québécois ayant fait le voyage jusqu’à Paris, certains sont venus applaudir également le triomphe de la liberté de création. La critique parisienne, encore discrète au moment de mettre cet article sous presse, a pour l’instant laissé place aux commentaires élogieux du Figaro, qui y a vu un spectacle « magistral et sombre ».

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