Théâtre - Le dortoir de la guerre

L'intervention américaine en Afghanistan a commencé au moment où les étudiants du Conservatoire d'art dramatique commençaient l'école. Deux ans et demi plus tard, ils bouclent leur formation avec une pièce construite à partir des témoignages de ceux qui ont participé à l'intervention russe dans le même pays à partir de 1979. Le monde a beau s'instruire, il peine à tirer des leçons et le théâtre vient ici nous le rappeler.

La pièce s'ouvre sur une colonie d'endormis. Au fond domine une tour ronde représentant le monde musulman. Petit à petit, les personnages se réveillent, seuls mais pris dans un cauchemar commun. Ils sont blessés, en colère contre cette Russie qui leur a fait croire aux bienfaits d'une guerre honteuse. Plusieurs ont tué, certains s'ennuient, non sans culpabilité, de l'intensité des combats en Afghanistan, voire de la présence de la mort. Les horreurs qu'ils décrivent semblent calquées sur les manchettes de nos derniers jours. Le texte d'une grande intensité est l'oeuvre de l'écrivaine d'origine ukrainienne Svetlana Alexievitch qui a réalisé des centaines d'entrevues avec d'anciens combattants, des infirmières, des veuves. On se demande comment l'auteure a pu arracher des confidences aussi intimes et poétiques à ces gens blindés comme des chars. Poursuivie pour «perte d'honneur et de fierté» par les autorités militaires après la publication de son livre en 1990, Alexievitch a depuis poursuivi son travail de fossoyeuse des mensonges de la Russie en publiant notamment un ouvrage sur les enfants de Tchernobyl.

Ce n'est pas la première fois qu'on monte Les Cercueils de zinc: le Théâtre de la Cité à Toulouse, entre autres, l'a présenté en janvier 2003. Cette nouvelle version proposée par le metteur en scène Antoine Laprise s'appuie sur un habile découpage qui permet d'éviter la lourdeur et la redondance auxquelles on aurait pu s'attendre. On a notamment eu la bonne idée d'entrecouper les monologues par des phrases lancées en choeur ou encore d'échanges à l'aveugle entre les personnages.

On aurait pu multiplier davantage ces procédés et prendre encore plus de libertés vis-à-vis du texte, mais il fallait aussi offrir assez de place à chacun des finissants. Nos jeunes comédiens s'en tirent d'ailleurs fort bien. Lundi soir, Catherine Dorion et Roxane Bourdages en particulier ont su donner à leurs monologues le rythme et les nuances pour faire vraiment exister leurs personnages. Côté scénographique, l'idée de situer les protagonistes dans leurs lits permettait de les réunir sur scène sans leur ôter une intimité que les éclairages ont su bien servir.

Le décor d'inspiration musulmane au fond et la forte lumière qui l'éclairait présentaient un beau contraste avec les sombres appartements russes. Terminons en disant que la présence des Cercueils de zinc au Carrefour paraît on ne peut plus justifiée. Cette pièce prouve de façon éclatante qu'on peut parler des conflits étrangers à partir d'ici de façon tout à fait crédible. Elle nous montre ce qu'est la guerre et accentue notre malaise face à ce qui se passe en Irak. Le malheur des autres nous semble dès lors un peu moins étranger.