Que vaut un Olivier?

Mariana Mazza a vécu l’an dernier une soirée de contrariétés multiples, mais aussi de puissante euphorie au moment de récolter l’Olivier de l’année, seul prix remis par le public.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Mariana Mazza a vécu l’an dernier une soirée de contrariétés multiples, mais aussi de puissante euphorie au moment de récolter l’Olivier de l’année, seul prix remis par le public.

« Ç’a pas d’estifi d’allure, ce gala-là ! » lançait l’an dernier en recevant l’Olivier de l’auteur de l’année un Simon Leblanc furieusement ahuri d’être ainsi primé pour des textes qu’il n’a jamais couchés sur papier — il « écrit » pour l’essentiel en improvisant sur scène. L’humoriste soulignait aussi, involontairement, la singularité de ce concept qui célèbre son vingtième anniversaire. Mais quelle idée saugrenue — pas d’allure ! — que de coiffer de couronnes des fous du roi !

« C’est pour ça que je trouve important qu’on n’ait pas l’air de trop se prendre au sérieux. Il y a quelque chose dans le fait qu’on se remette des prix qui peut être mal perçu. Sans dénigrer ce qu’on fait, ça demeure surtout un jeu, pour moi, l’humour », fait valoir Jean-Thomas Jobin au sujet de cette cérémonie ne connaissant aucun équivalent aux États-Unis ni en Grande-Bretagne (les dernières éditions des American Comedy Awards et des British Comedy Awards remontent à 2014). Le Canada anglais a pour sa part ses Canadian Comedy Awards, un événement plutôt confidentiel.

Pour le propriétaire de la statuette Découverte de l’année 2004, ce premier prix en carrière tenait du rite de passage. « C’est comme si le milieu m’avait accueilli dans la famille et que le public, en le constatant, s’était dit qu’il y avait sans doute des bonnes raisons pour qu’on m’accepte comme ça », se rappelle Jobin, aux yeux de qui cette récompense demeure la plus influente de tout le gala.

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Katherine Levac

La catégorie adoubant le meilleur p’tit nouveau ou la meilleure p’tite nouvelle revendique d’ailleurs une impressionnante moyenne au bâton. Outre Christopher Williams et le défunt duo Crampe en masse, tous les lauréats de ce trophée comptent toujours parmi les stars du rire québécois, de Martin Matte à Julien Lacroix, en passant par André Sauvé, Adib Alkhalidey et Katherine Levac.

L’humour, c’est sérieux

Coiffée au fil d’arrivée dans quatre catégories, Mariana Mazza a vécu l’an dernier une soirée de contrariétés multiples, mais aussi de puissante euphorie au moment de récolter l’Olivier de l’année, seul prix remis par le public. Elle cumule deux mentions au gala de dimanche et y assistera, confie-t-elle, avec le simple désir de « prendre un verre en compagnie de gens que j’apprécie », bien que ses doléances demeurent nombreuses.

Ça n’a pas rapport de venir me juger pendant que je passe peut-être une soirée moyenne ! Chaque salle est différente ! Tous les spectacles devraient être vus dans la même salle, dans les mêmes conditions.

« Le processus de votation est problématique ! Pourquoi un juré viendrait me voir un soir à Saint-Hyacinthe, ou à Brossard, plutôt qu’à Montréal, parce qu’il est seulement disponible ce soir-là ? Ça n’a pas rapport de venir me juger pendant que je passe peut-être une soirée moyenne ! Chaque salle est différente ! Tous les spectacles devraient être vus dans la même salle, dans les mêmes conditions », plaide-t-elle avec la fouge que vous imaginez.

Jay Du Temple a quant à lui tout simplement préféré ne pas soumettre sa candidature. « Ça va bien pour Jay, il a une belle visibilité avec ses projets et ses salles se remplissent, alors on ne voulait pas s’ajouter ce stress inutile là, explique par courriel sa gérante, Laurie Du Temple Quirion. D’autant plus qu’on sait que notre structure de travail [l’autoproduction] nous désavantage par rapport aux maisons de gérance dans le recueil des votes. » S’il faut présumer de leur bonne foi, les membres de l’Association des professionnels de l’industrie de l’humour votent confidentiellement, guidés par leur bon goût ou leurs amitiés (ou un mélange des deux).

Photo: Catherine Legault Le Devoir Jay Du Temple

Afin de répondre à certaines de ces critiques, l’APIH intégrait d’ailleurs en 2017 deux membres du public au jury ayant la main haute sur trois catégories de pointe (voir encadré). Dix candidats, plutôt que cinq, se mesureront pour la première fois cette année dans la catégorie Spectacle de l’année. Seize oeuvres avaient été recensées.

Sans préciser de pourcentage, la directrice générale de l’APIH, Joanne Pouliot, assure que la composition des jurys comporte un nombre important de femmes, tout comme le casting de présentateurs qui défileront sur la scène du studio 42 au cours des festivités relayées par ICI Radio-Canada Télé. « Avec ce qui est arrivé l’an dernier, à quelques semaines du gala, dit-elle en évoquant l’affaire Rozon, on a fait des changements de dernière minute pour intégrer plus de filles. Cette année, notre show est très, très fille. »

Le poids du micro

Consensus au sein du milieu du rire : la migration des Olivier de mai vers la saison des cadeaux de Noël, en 2017, aura été plus que salutaire pour la vente de billets. Parce qu’un gala, ça sert d’abord à remplir des salles. « Mais les Olivier qui ont le plus d’impact, ça demeure les premiers que tu gagnes », pense Michel Grenier, gérant de Mike Ward et Guillaume Wagner chez Bang Management. « Je ne pense pas que Préfère novembre va se mettre à vendre accoté dimanche si Louis-José Houde gagne, et il ne va pas vendre moins s’il ne gagne pas. »

Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Jean-Thomas Jobin

Au coeur d’une industrie dominée par quelques gros noms, un exercice comme les Olivier permet aussi de mettre en lumière des propositions moins consensuelles. Le maître de l’absurde Jean-Thomas Jobin raconte avoir observé un bref, mais tangible, mouvement vers les guichets en 2016, alors que son spectacle Apprendre à s’aimer triomphait deux fois.

« Mais si tu gagnes, l’important, c’est d’être marquant dans ta présence au micro, conseille-t-il. Je ne dis pas qu’il faut absolument tout casser, mais au minimum penser que ça te fait une bonne tribune pour faire rire les gens. » Il n’y a pas, pour un amateur d’humour, plus irrésistible argument.

La place des femmes? Pas de quoi rire!

Katherine Levac demeure la seule femme de l’histoire des Olivier à avoir été élue dans la catégorie Découverte de l’année (en 2015), un club archi (trop ?) sélect que Les Grandes Crues ou Maude Landry pourraient rejoindre cette année. Lise Dion est de la même manière la seule femme à avoir triomphé dans la catégorie Spectacle de l’année (en 2002), une solitude que pourrait rompre Katherine Levac dimanche.
 

Les Olivier, comment ça marche?

Un nouveau jury composé de trois diffuseurs, de trois personnes issues des médias, de deux membres du public et de trois intervenants du milieu de l’humour n’ayant aucun conflit d’intérêts avec les candidats assiste chaque année à tous les spectacles soumis dans les catégories Spectacle, Metteur en scène et Auteur de l’année, puis dresse une liste de nommés lors de délibérations. 65 % du résultat final émane d’un scrutin mené au sein de ce jury, auquel s’additionneront les votes des membres de l’APIH — humoristes, producteurs, auteurs ou diffuseurs (les 35 % restants). Des jurys spécialisés déterminent les nommés dans les autres catégories, et le choix du gagnant épouse une logique 65 % jury-35 % APIH analogue aux trois catégories de pointe.