«Platonov amour haine et angles morts»: Amours dérisoires

Sur un plateau vide, les huit protagonistes se débattent contre l’ennui qui cherche à les engluer. Dans leurs habits chics, foncés, ces hommes et ces femmes entrent et sortent, piaffent et s’empoignent.
Photo: Maxime Robert-Lachaine Sur un plateau vide, les huit protagonistes se débattent contre l’ennui qui cherche à les engluer. Dans leurs habits chics, foncés, ces hommes et ces femmes entrent et sortent, piaffent et s’empoignent.

Peu importe la matière dramaturgique sur laquelle elle jette son dévolu, Angela Konrad semble toujours poursuivre le même objectif. Dans un savant dosage de comique et de tragique, elle met en scène la solitude des individus, leur narcissisme, leur égoïsme, mais également leur profond désarroi, leur soif d’amour, un état de colère existentielle qui a bien souvent des conséquences dévastatrices. Jusqu’à maintenant, Shakespeare a donné beaucoup d’eau à son moulin, mais aussi l’Allemand Roland Schimmelpfennig et l’Hispano-Argentin Rodrigo García. Ces jours-ci, sur la scène du Prospero, la directrice de La Fabrik revient à Tchekhov, dont elle avait adapté La cerisaie à l’Usine C en 2013.

Intitulée Platonov amour haine et angles morts, sa relecture de Platonov, texte de jeunesse du dramaturge russe, est d’une considérable rigueur esthétique, voire d’une certaine radicalité. Sur un plateau vide d’une blancheur aveuglante, les huit protagonistes retenus (sur la vingtaine que compte la pièce) se débattent contre l’ennui qui cherche à les engluer. Dans leurs habits chics, foncés, ces hommes et ces femmes entrent et sortent, piaffent et s’empoignent, s’embrassent et se repoussent, comme s’ils espéraient laisser sur le sol une trace de leur trajectoire, comme s’ils souhaitaient imprimer leur visage sur le grand mur en fond de scène.

C’est que dans la maison de campagne d’Anna (Violette Chauveau), tout le monde tourne autour de Platonov (Renaud Lacelle-Bourdon) comme des planètes autour d’un astre noir. Il y a d’abord Sergueï (Olivier Turcotte), le fils d’Anna, Sofia (Marie-Laurence Moreau), sa femme, puis Sacha (Debbie Lynch-White), la femme de Platonov, et Nicolas (Samuël Côté), le frère de cette dernière. On trouve aussi Marie (Pascale Drevillon), une étudiante en chimie, et Glagolaiev (Diane Ouimet), une propriétaire terrienne. Peu à peu, Platonov va contaminer tout un chacun de son cynisme, les entraîner dans son désespoir.

Alors que la représentation est d’une indéniable cohérence d’un point de vue esthétique, on remarque une étrange disparité en ce qui concerne le jeu des comédiens. Certains en font trop, abusant des cris et des larmes, des gesticulations et des culbutes, flirtant même ici et là avec le cabotinage. D’autres semblent manquer de justesse dans la manière de prononcer leurs répliques. Devant cette relecture un brin outrancière, un tableau monochrome que des pièces musicales pop sont à peu près seules à nuancer, on peine à développer de l’empathie pour les personnages, à distinguer la détresse de l’esbroufe. Si bien qu’on se surprend à supporter leurs convulsions plutôt que de s’y intéresser véritablement.

Platonov amour haine et angles morts

Texte : Anton Tchekhov. Traduction : André Markowicz et Françoise Morvan. Mise en scène et adaptation : Angela Konrad. Une coproduction du Groupe de la Veillée et de La Fabrik. Au théâtre Prospero jusqu’au 15 décembre.