Spectacle - Grâce, invention et beauté

Loin des paillettes, du strass et des éclairages criards, Rain... se déroule aussi naturellement qu'une tige de fougère au printemps. Sous la gouverne du poète de la scène qu'est Daniele Finzi Pasca, l'art n'est jamais subordonné à la performance; c'est la performance qui sert l'art. On ne s'étonnera pas de voir ce créateur unique (auteur d'Icaro et de Giacobbe présentés à Montréal dans les années 90, reçus de tous avec enthousiasme) écrire et mettre en scène pour le cirque; il possède lui-même une formation de clown en plus de sa formation d'acteur. Il avait déjà dirigé Nomade (2003), un spectacle d'Éloize tout aussi réussi que celui-ci. Alors que Nomade s'élaborait dans le climat festif d'une noce, Rain... met en scène la construction même d'un spectacle ayant pour thème l'enfance, son esprit ludique, sa gravité, ses visions, ses histoires. Ainsi passe-t-on du chuchotement au rire, de la tristesse à la bouffonnerie, d'un accordéon qui danse à un violon déchirant, en passant par un piano qui batifole et par une voix de mezzo-soprano qui ramène chacun à soi-même.

La trame du spectacle insiste autant sur les relations entre les membres de la troupe que les jeux auxquels ceux-ci se livrent dans un esprit de transgression par rapport au déploiement parfois tape-à-l'oeil des méga-cirques. Le spectacle d'Éloize ne mise ni sur les décors extravagants, ni sur l'abondance des costumes. Ce qui n'empêche en rien les costumes de Mérédith Caron, tout simples qu'ils paraissent (maillot et short rayés noir et blanc porté avec des bas rouges; maillots noirs inspirés d'une mode de 1920, noeuds, ruchés et culotte bouffante venant droit, avec clin d'oeil, de la tradition saltimbanque d'antan) d'être seyants et pleins de charme, et les éclairages de Martin Labrecque, combinés au travail scénographique de Guillaume Lord, de créer une ambiance propice à l'éclosion de la grâce.

Dans ce spectacle empreint d'enfance et mené avec une rare délicatesse d'inspiration, 11 interprètes («fils de l'air» à la Cocteau, acrobates, jongleurs, contorsionnistes qui maîtrisent l'art du jeu théâtral) exécutent leurs numéros sans que l'on sente jamais l'effort ou l'intention de souligner l'effort, sinon pour railler gentiment le cabotinage et l'ostentation du muscle, comme dans le numéro des «hommes forts», par exemple. Le cirque a connu un essor considérable depuis 25 ans au Québec; le Cirque Éloize constitue sans conteste la compagnie à échelle humaine la plus novatrice et la plus parente du théâtre dans son approche, avec la petite compagnie Les sept doigts de la main qui, tout en explorant d'autres nuances de la poésie, apporte à l'art du chapiteau un esprit et des éléments inédits. Nomade avait fait sa marque; cette «pluie...» ensoleillée réjouira et touchera adultes et enfants.