Théâtre - Une autre Nuit

C'est fou à quel point une mise en scène et un comédien peuvent rendre un texte méconnaissable. Comme si on ne l'avait jamais entendu. Voici la première impression que m'a laissée Denis Lavant, au sortir de La nuit juste avant les forêts, de Bernard-Marie Koltès. Précisons que la prestation de l'acteur français est fortement soutenue par la mise en scène explosive de Kristian Frédric. La différence laisse pantois avec l'économie minimaliste qui émanait du même monologue, livré à bout de souffle par James Hyndman, dans un coin d'un ancien hôtel de passe. Brigitte Haentjens, on s'en souviendra, avait eu l'idée d'un tel rendez-vous il y a quelques années. Cette version-là ne durait même pas une heure alors que celle qui tient l'affiche de l'Usine C encore quelques représentations est carrément deux fois plus longue. Il serait vain toutefois de déterminer laquelle des deux expériences théâtrales est la plus accomplie quand tout dans ce Koltès nous parle d'échec et d'abandon.

Ce qu'il y a de purement singulier dans cette autre Nuit vient de ce que Frédric et Lavant sont parvenus à extérioriser et à concrétiser au maximum une pièce pour homme seul d'une indéniable densité poétique. En fait, l'auteur de Combat de nègres et de chien a écrit là une phrase de soixante-dix pages à laquelle il n'a apposé un point qu'en tout dernier lieu. Pourtant, Lavant reconstitue un à un les épisodes de cette folle nuit comme si nous revivions à nouveau avec lui les rencontres, les altercations, les déplacements successifs de cet étranger sans travail qui se raconte au premier venu, vraisemblablement tout aussi démuni que lui.

D'ailleurs, moins que les mots qui sortent de sa bouche, c'est le corps de l'acteur qui illustre le récit. Les métamorphoses sont multiples. Chien mouillé au début, mendiant qui implore l'attention, marcheur vibrant et dégoulinant, traversé d'impulsions si fortes qu'à son passage, il éclabousse les alentours, paquet d'os recroquevillé à cause des coups reçus. En définitive, le parcours de ce Quasimodo contemporain a tout d'une danse. Danse sombre, violente, apocalyptique, rageuse, tourmentée, en un mot, expressionniste. Avec une ou deux lueurs d'apaisement, par exemple quand il roupille debout.

Or Lavant ne serait pas arrivé à une expressivité si grande n'eût été l'appui du bédéiste Enki Bilal, qui lui a dessiné une silhouette démesurée et une nuit si noire. Uniquement par le biais d'un manteau détachable et d'un praticable recouvert d'un plastique foncé, tapissé de flaques d'eau. Tronçon de rue indéterminé que Frédric agrandit de toutes parts, par les cordes d'eau qu'il fait tomber dessus, par l'amplitude des gestes qu'il exige de son acteur, par l'argile que ce dernier en extrait lors de la finale. Aspects fantastiques que prolongent également les lumières et l'environnement sonore.

Dans cette vision hallucinée, l'être marginal créé par Koltès n'appartient presque plus à notre monde. Comme le déshérité l'affirme lui-même, il devient «toujours plus étranger», il se trouve relégué «toujours plus loin», il mène une existence où c'est «toujours le désert». La parenté est grande avec les cauchemars infinis orchestrés par les maîtres de la science-fiction. Vous savez, ceux qui nous font craindre que ne se réalisent nos pires appréhensions. Dans cette veine, ce spectacle réveille en nous la hantise d'une déshumanisation à laquelle il serait impossible de mettre un frein.