Théâtre - Woyzeck mis à nu

Invitée par Théâtres du monde et le Carrefour international de théâtre de Québec, la compagnie hongroise propose une version audacieuse du Woyzeck de Georg Büchner. Sur fond d'arène de cirque, on est convié à une sorte d'impitoyable corps à corps rythmé par des musiciens live...

C'est jeudi, à Québec dans le cadre du Carrefour international, que le Théâtre Krétakör du Hongrois Arpad Schilling vient planter sa cage avec son adaptation (très) libre du Woyzeck de Georg Büchner. Cinq jours plus tard, du 18 au 20 mai, ce sera au tour de Théâtres du monde d'accueillir, à l'Usine C, cette production qui provoque partout des réactions passionnées. Mais bien avant que tout ce beau monde ne soit là en chair et en os, j'ai rejoint l'assistant de Schilling, Mate Gaspar, à Budapest, où la compagnie donne une dernière série de représentations avant de traverser les grandes eaux. Dans un français impeccable, Mate Gaspar a bien voulu tracer pour nous un portrait de la situation du Krétakör, une compagnie «alternative» qui se débat au milieu d'une vieille structure d'État qui sent encore le communisme à plein nez...

Deux mondes

«La situation du théâtre est plutôt florissante en Hongrie, explique d'abord Mate Gaspar; du moins par rapport à ce qui se passe dans plusieurs pays européens. Les structures en place datent de l'ère communiste et le théâtre d'État se perpétue encore. À Budapest seulement, vous trouverez une quarantaine de salles de théâtre qui abritent chacune une compagnie avec son propre répertoire: c'est un peu comme s'il y avait 40 Comédie-Française ici... Bien sûr, toutes sont subventionnées par l'État. Et il se passe la même chose en région, à une plus petite échelle. Le bon côté de la chose, c'est que le théâtre est très accessible chez nous parce qu'il y a des salles un peu partout et que les billets ne sont pas chers. Mais pour les créateurs, le portrait est beaucoup moins rose... »

Parce que la structure d'État est trop rigide, bien sûr. Gaspar parle même de «gaspillage». «Il n'y a pas suffisamment de talent et d'énergie pour justifier la lourdeur de toute la structure. Il ne se passe rien de neuf de ce côté; on investit trop d'argent pour trop peu. Remarquez qu'il est facile pour moi de vous dire tout cela puisque le Théâtre Krétakör fonctionne vraiment hors circuit; avec quelques autres compagnies, nous représentons l'alternative, les indépendants. Et ensemble nous touchons quelque chose comme 2 % du budget total consacré au théâtre. Ce n'est pas toujours très gai, mais ça va... »

J'apprendrai aussi que les deux secteurs sont vraiment deux mondes fermés l'un à l'autre; à l'exception de quelques très rares comédiens ou metteurs en scène, peu arrivent à travailler des deux côtés de la structure. Et qu'Arpad Schilling lui-même est passé par l'Académie de théâtre de Budapest et a signé plusieurs mises en scène dans des théâtres «officiels» avant de décider de ne plus «travailler dans la structure» et de revenir à sa petite compagnie. Bon. Même moins rose, le portrait est plus clair. Et même de loin, on devine que ces conditions économiques précaires ne peuvent qu'influencer directement l'esthétique d'une compagnie comme le Krétakör.

Mate Gaspar explique en fait que la troupe de Schilling met en scène des spectacles où le dénuement et la simplicité vont de soi. «Nous n'avons pas de lieu fixe où travailler. Nous préparons les spectacles dans des sous-sols, dans des ateliers et des garages. C'est comme si nous étions en tournée permanente, même à Budapest. Récemment, nous avons joué dans un cirque, dans un bar et dans des maisons de la culture. Pourtant, les spectacles n'ont pas l'air "pauvres". Nous venons par exemple de monter une version de La Mouette sans décor où les comédiens portaient leurs costumes de ville; ça vient souligner la qualité du texte, la mise en scène et le jeu des comédiens.»

Et ce W-munkascirkusz que nous verrons à Québec puis à Montréal — «un théâtre du corps, de la rage et de la fureur... », lit-on dans le dossier de presse — semble ne pas faire exception à la règle.

Une cage, un cirque

«Le Woyzeck de Büchner est un texte que les metteurs en scène aiment beaucoup, poursuit l'assistant d'Arpad Schilling. C'est une pièce en fragments et Büchner en a laissé quatre versions. Habituellement on en privilégie une au détriment des autres ou on mélange plutôt certaines d'entre elles. Nous, nous voulons faire connaître toute l'oeuvre de Büchner, que nous avons abordé précédemment dans Léonce et Léa et HazamHazam inspiré de La Mort de Danton. Ici, nous nous servons de l'ensemble des quatre versions pour mettre en scène un Woyzeck prolétaire, un ouvrier ordinaire privé de tout. Même de son nom, d'ailleurs, dont il ne gardera qu'une lettre servant à l'identifier.» Pour les Montréalais, Woyzeck se résume habituellement à la version opératique qu'en a donnée Alban Berg (en 1924) et que l'on joue rarement ici. Et l'on peut compter sur les doigts de la main les happy few qui ont pu voir ce que Robert Wilson et Tom Waits ont fait du texte de Büchner au Brooklyn Academy of Music il y a quelques années.

Dans la version du Théâtre Krétakör, Woyzeck n'est plus un soldat. Trompé par sa maîtresse, rabaissé par le pouvoir de la classe dominante, il est devenu un petit prolétaire de la base victime de toutes les injustices. Pour exacerber son combat et sa claustration, Arpad Schilling a greffé des extraits de poèmes d'Attila Jozsef (1905-1937) au texte de Büchner. Sur scène aussi, il a placé des musiciens qui viennent rythmer la pulsation du spectacle. Son W est un antihéros, un être marginal enfermé dans une cage en acier; sa prison est plantée dans un décor de vieux sommiers rouillés, de pneus crevés et d'objets déglingués reposant sur le sable d'une arène. C'est un peu pour cela que la cage fait aussi penser à celles dont on se sert dans les cirques pour y dompter les animaux sauvages...

«Cette idée de cirque est très importante dans le spectacle, précise encore Mate Gaspar. C'est le cirque des travailleurs [c'est ce que signifie munkascirkusz] que l'on paie chichement pour accomplir leurs petites besognes déprimantes et sans relief. On sentira beaucoup de solidarité et de compassion dans la lecture du metteur en scène, mais il y a aussi que la forme du spectacle de cirque en est venue peu à peu à prendre beaucoup de place dans la production. Les comédiens ne sont pas des acrobates professionnels, mais ils poussent leurs corps et leurs réflexes à l'extrême limite dans leurs petits numéros. Vous verrez, c'est frappant.»

Cette cage et tout ce cirque sont situés hors de toute référence ou contexte historique précis. «L'action se passe dans une sorte d'espace-temps poétique, conclut notre homme à Budapest: c'est une cage déposée nulle part, partout, toujours. L'image est tellement riche de sens et le champ d'interprétation tellement large que l'on peut y décoder tout ce qu'on voudra bien y décoder.»

On s'y mettra dès la semaine prochaine.