Le théâtre et sa révolution tranquille

Le volet Nouvelle Garde du Carrefour international de théâtre de Québec, qui débute mercredi prochain, nous donne l'occasion de découvrir certains des créateurs québécois les plus prometteurs avec un théâtre à textes où l'humour et l'inventivité sont garants de l'intensité du drame. Regard sur une révolution tranquille.

Certes, les portraits de générations sont dangereux et souvent restrictifs. Il y a toujours des exceptions aux courants dominants. Marie Gignac, codirectrice artistique du Carrefour, a quand même accepté de dresser des constats sur la Nouvelle Garde qu'elle a choisie: «C'est sûr qu'il y a un retour au texte, et on voit l'influence des technologies contemporaines dans la façon de raconter des histoires. C'est souvent très rapide, très saccadé, très elliptique, très télévisuel. Ces créateurs touchent à toutes sortes de médiums et ça influence leur façon d'écrire. C'est comme s'il y avait moins de différence qu'avant entre écrire pour le cinéma, écrire pour la télé et écrire pour le théâtre. Et ils s'intéressent à tout, aussi. Ils n'ont pas la préoccupation d'être québécois comme d'autres générations l'avaient avant. C'est comme s'il y avait quelque chose de réglé à ce niveau-là», suggère celle qui a passé une bonne partie de sa carrière aux côtés de Robert Lepage et Ex Machina. Sur les six créations présentées cette année, le Carrefour a en outre voulu souligner les 60 ans des conservatoires en choisissant des productions des finissants de Montréal (Gestion de la ressource humaine) et de Québec (Les Cercueils de zinc), ce qui permettra au public de voir sur scène la relève des relèves. Maintenant, voyons-y de plus près, histoire de mettre les choses en perspective.

Théâtre microcosmique

Dans cette programmation très peu montréalaise, on remarque d'abord la présence de deux pièces du duo formé par l'auteur Frédéric Blanchette et le metteur en scène François Létourneau, originaire de Québec: Cheech (Les hommes de Chrysler sont en ville) et Gestion de la ressource humaine. Influencés par les Américains David Mamet et Harold Pinter, qu'ils ont d'ailleurs adaptés et mis en scène avec leur compagnie Ni plus ni moins, Blanchette et Létourneau aiment camper leurs personnages dans des situations inconfortables qui deviennent des prétextes aux portraits de société. Dans Cheech, on suit les déboires d'une agence d'escortes tandis que, dans Gestion de la ressource humaine, il est question d'un party de bureau qui dérape. Les histoires n'ont rien d'autobiographique mais, comme le note Marie Gignac, elles décrivent bien «l'espèce de détresse mélangée d'humour de la jeune génération qui cherche sa place, qui cherche l'amour et qui est un peu étourdie par tous les conseils qu'on lui donne pour bien vivre». La codirectrice artistique du Carrefour souligne par ailleurs la force de la mise en scène en ce qui a trait au rythme et à la structure temporelle: «Il y a des retours en arrière, des trucs qui se font comme à reculons. Il y a une recherche au niveau de la mécanique, de l'organisation du propos.» Voilà donc de belles promesses. Du 12 au 15 mai à Méduse (Cheech... ) et les 18 et 19 mai au Théâtre du Conservatoire (Gestion de la ressource humaine).

Théâtre politique et intemporel

Même s'il fait figure d'exception dans le «jeune» paysage théâtral, Antoine Laprise est bien la preuve que la relève n'est pas totalement apolitique. Campé dans un imaginaire nettement international, celui qui s'est fait connaître notamment à la Course Destination Monde crée dans une optique qui déborde largement les frontières québécoises. Après nous avoir présenté La Bonne Âme de Sétchouan de Brecht, qui se déroulait dans la Chine du début du siècle dernier, le metteur en scène sonde cette fois-ci, avec Les Cercueils de zinc (les 13 et 14 mai au Théâtre du Conservatoire), les traumatismes des Russes qui ont participé à la guerre en Afghanistan de 1979 à 1989. La pièce qu'il a créée à partir des témoignages recueillis par la journaliste Svetlana Alexievitch est d'une troublante actualité. Apôtre des paris risqués, Laprise nous reviendra à La Bordée l'an prochain avec Le Discours de la méthode de René Descartes, adapté pour le théâtre de marionnettes...

Adaptation par l'auteure Catherine Anne de textes de Rainer Maria Rilke, Une année sans été (au Théâtre Petit Champlain du 17 au 19 mai) a charmé tous ses publics depuis les premières représentations en 2002 dans une auberge de jeunesse du Vieux-Québec. Portrait d'un groupe de jeunes artistes dans l'Europe du début du siècle dernier, la pièce décrit la quête des jeunes créateurs. «Même si l'action se passe en 1914, ce sont encore des jeunes qui cherchent le sens de la vie, qui cherchent comment vivre, qui essaient de comprendre c'est quoi, l'amour, l'expression de soi, la réalisation de soi. Alors, je pense qu'à travers des choses qui sont loin d'eux, ils parlent quand même d'eux, au fond», note Marie Gignac. Lauréate d'un Masque pour la mise en scène de Véronique Côté, la pièce sera reprise l'an prochain au Théâtre d'Aujourd'hui.

Sans vouloir irriter qui que ce soit, on peut dire que Satie, agacerie en tête de bois (Premier Acte, du 20 au 23 mai) est le projet le plus audacieux de la Nouvelle Garde sur le plan de la forme. Présentée une seule fois en Carte Blanche au Périscope il y a deux ans, cette production nous plonge dans l'univers du compositeur Éric Satie (1866-1925). Comme l'explique Marie Gignac, le spectacle n'est pas d'abord basé sur un texte: «Ils ont vraiment fait une recherche formelle, visuelle, musicale. Ils ont beaucoup travaillé à partir du corps, d'une façon impressionniste si on veut, à partir de leurs sentiments, de leurs impressions par rapport à l'oeuvre.» Sise à Québec, la compagnie Les Nuages en pantalon est connue pour la place qu'elle donne à la danse — au moins deux de ses fondateurs sont allés à cette école — et pour son travail en théâtre pour enfants. L'initiateur du projet, le comédien Patrick Ouellet, est quant à lui musicien de formation. À en croire Marie Gignac, de par son humour, son originalité et la variété de ses modes d'expression, ce spectacle est tout à fait à l'image d'Éric Satie.

Théâtre spontané

Finalement, on donne un beau terrain de jeu à l'expérimentation et à l'improvisation avec ce Théâtre à relais organisé par Frédéric Dubois, Anne-Marie Olivier et les Laboratoires de la jeune création, dont on avait pu voir le travail lors du Carrefour 2002. Cette année, deux équipes composées chacune d'un metteur en scène (Christian Lapointe et Agnès Zacharie) et d'un groupe de comédiens (Stéphane Allard, Lise Castonguay, Marie-Ginette Guay, Annie Larochelle, Nicolas Létourneau, Nadine Meloche, Olivier Normand-Laplante, Patrick Ouellet, Caroline Stephenson et un autre comédien) devront, en l'espace de trois jours, concocter une courte pièce de théâtre. Le premier jour, ces «joueurs» devront improviser quelques minutes à partir d'un thème et d'objets imposés. À la suite de cette improvisation, deux auteurs (Olivier Choinière et Pascal Lafond) devront retravailler les textes de leurs équipes respectives, qui reprendront toutes deux le travail le lendemain, jusqu'à la représentation du soir devant un jury composé d'une directrice artistique, d'un artiste étranger, d'un enfant, de deux personnes avec trois dollars en poche et d'un animal motorisé... À la lumière des commentaires de ces derniers, les improvisateurs reprendront le travail avec l'appui des musiciens DJMore et Stéphane Caron et des scénographes Jennifer Tremblay et Claudia Gendreau... jusqu'à la finale du troisième soir. Ça se passe au Périscope du 16 au 18 mai. Dans ce cas-ci, le moins qu'on puisse dire, c'est que l'emploi du mot «relève» est entièrement justifié.