«Bonjour, là, bonjour»: le retour d’un classique sur l’incommunicabilité

Le comédien Gilles Renaud et le metteur en scène Claude Poissant sont réunis par la pièce «Bonjour, là, bonjour».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le comédien Gilles Renaud et le metteur en scène Claude Poissant sont réunis par la pièce «Bonjour, là, bonjour».

C'était en 1974. Un Claude Poissant de 18 ans assistait, bouleversé, à la création de Bonjour, là, bonjour, qui mettait notamment en vedette Gilles Renaud. Quatre décennies plus tard, les deux artistes sont réunis par une nouvelle production qui constitue, étonnamment, la première incursion du metteur en scène chez Michel Tremblay. Comme s’il attendait, sans s’en rendre compte, l’occasion de monter cette pièce-là, « la mienne ».

Situation inverse pour le comédien : en reprenant son rôle dans ce qu’il considère comme une œuvre majeure, Gilles Renaud poursuit sa longue relation avec notre dramaturge national, dont il calcule avoir joué presque toutes les pièces comportant des personnages masculins. Depuis qu’il a créé le Cuirette d’Hosanna, en 1972, l’acteur se sent chez lui dans cet univers. « Les pièces de Tremblay, c’est ma famille. C’est une œuvre qui me parle complètement. Je dis à la blague que j’ai rarement eu à apprendre un texte de Tremblay. Pour moi, la langue est tellement facile, les émotions si proches. Je connais tous ces gens-là. Je pourrais mettre des noms de membres de ma famille, de mes voisins [sur ces personnages]. »

Pour Claude Poissant, la tentative d’affirmation du protagoniste de Bonjour, là, bonjour fait écho au désir du Québec de se prendre en main, à une époque charnière de son histoire. La pièce offre une métaphore d’un peuple « qui essaie de s’affranchir des influences du gros pays voisin et de la mère patrie, de se sortir de sa crise d’Octobre, qui essaie d’entrer dans la modernité. Et on sait combien ça a été vite après ça. »

De retour d’un voyage en Europe, Serge (Francis Ducharme) tente d’assumer son amour incestueux pour l’une de ses sœurs (Mylène MacKay). Il doit d’abord se défaire de l’emprise d’un réseau étouffant de sœurs aînées et de tantes. Seul fils du clan, « à une époque où on faisait des enfants jusqu’à tant que naisse un gars », le jeune homme fait l’objet de toutes les convoitises. « Dans cette famille pas très fonctionnelle, chacun est pris dans l’espèce de petite clôture qu’il s’est bâtie. Tout le monde voudrait se défaire de ses chaînes. Mais le seul qui ose le faire, on le condamne. »

La pièce permet de mesurer combien la société a évolué depuis. Comme la langue, note Renaud. Même si celle de Tremblay n’a jamais été réaliste, « on ne parle plus du tout comme ça. Mais ce qui est étonnant, c’est que la pièce n’a pas vieilli. On est encore en recherche d’identité. Et il y a toujours plein de préjugés face à toutes sortes de choses ».

« On regarde les autres vivre avec autant de méfiance, d’intolérance, de jugement, ajoute Poissant. Le bonheur des autres est toujours confrontant. »

Père-fils

Étrangement, Gilles Renaud renoue ici avec le même rôle qu’à la création : celui du père septuagénaire. Le metteur en scène André Brassard avait confié les trois personnages âgés à des acteurs de 30 ans. « C’était très stylisé, se remémore-t-il. Je portais des cothurnes de six pouces, j’avais une bourrure, la tête rasée. Les filles tressaient une toile d’araignée autour de Serge… Il y a des gens qui m’en parlent encore. » L’interprète rêvait justement de reprendre le personnage lorsqu’il aurait atteint son âge. Il l’aborde cette fois dans un jeu très différent, plus réaliste que sa composition originale.

L’amour entre Serge et ce personnage isolé par sa surdité — inspiré du propre père de Tremblay — et leur difficulté à nommer les choses importantes sont centraux dans la pièce. « On est en pleine évolution féministe à cette époque, relève le metteur en scène. Ce qu’on appelle le nouveau père va arriver bientôt. Mais on est encore pris avec ce père qui ne parle jamais d’intimité. Et ce que j’aime dans la pièce, c’est que dans la première scène, il parle presque sans arrêt. De plein de choses, mais il n’est jamais dans l’émotion. C’est ce que son fils va chercher tout le long. Mais pour y arriver, il doit faire du slalom entre ses sœurs. » « La moitié de la pièce est constituée de small talk, ajoute l’acteur. Et il n’y a pas de small talk chez Tremblay ! Toutes ces [conversations banales] veulent dire quelque chose. »

On ne parle plus du tout comme ça. Mais ce qui est étonnant, c’est que la pièce n’a pas vieilli. On est encore en recherche d’identité. Et il y a toujours plein de préjugés face à toutes sortes de choses.

Cette pièce sur l’incommunicabilité déploie une structure polyphonique, entrecroisant plusieurs conversations que poursuit Serge avec ses proches. Claude Poissant la qualifie d’oratorio. « C’est une construction musicale et sonore impeccable. Et c’est très exigeant pour la distribution, parce que c’est peut-être la plus chorale des pièces de Tremblay. » Même s’ils n’ont aucune réplique, les comédiens doivent rester habités. « Cette tension crée la tragédie. Et j’ai voulu qu’on soit dans une forme d’anticipation : et si Serge était encore en voyage et qu’il anticipait ce qui allait arriver ? » Les autres personnages deviennent « comme des fantômes qui entrent et disparaissent ».

Résurgence du répertoire

Avec Les fées ont soif et deux Marcel Dubé à venir, la saison automnale est marquée par une petite résurgence du répertoire québécois des années 1960 et 1970. Gilles Renaud s’en réjouit, lui qui a vu éclore cette dramaturgie, et qui considère que notre répertoire n’est pas suffisamment monté. « Il devrait y avoir un classique québécois chaque année. »

« On est à une époque où il y a une sorte de balayage de notre histoire, croit pour sa part le directeur du Théâtre Denise-Pelletier. J’ai l’impression que tout ce qui est antérieur à 1980, c’est comme si ça n’existait pas pour toute une génération. Alors, en tant qu’artistes, on doit réagir à ça. Et [leur] rappeler que non seulement ça existe, mais que ça a les a construits eux aussi. » Avec le portrait pas si lointain de Bonjour, là, bonjour, il espère leur faire comprendre « qu’on est tous nés de cette incompréhension du monde, mais aussi de cette volonté d’affranchissement ».

Bonjour, là, bonjour

Texte de Michel Tremblay. Mise en scène de Claude Poissant. Avec Sandrine Bisson, Mireille Brullemans, Francis Ducharme, Annette Garant, Diane Lavallée, Mylène MacKay, Gilles Renaud et Geneviève Schmidt. Au théâtre Denise-Pelletier du 7 novembre au 5 décembre.