«Chapitres de la chute»: tout ce qui monte…

Les frères Henry, Emanuel et Mayer Lehman, des juifs de Bavière débarqués en Amérique parmi des milliers d’autres immigrants, feront entre autres le commerce du coton, du café, du pétrole et du chemin de fer, jetant les bases du système capitaliste.
Photo: Yanick MacDonald Les frères Henry, Emanuel et Mayer Lehman, des juifs de Bavière débarqués en Amérique parmi des milliers d’autres immigrants, feront entre autres le commerce du coton, du café, du pétrole et du chemin de fer, jetant les bases du système capitaliste.

Il y a dix ans cet automne que la banque d’investissement Lehman Brothers, quatrième institution financière des États-Unis, a spectaculairement fait faillite, entraînant le monde entier dans sa dégringolade. À l’occasion de ce triste anniversaire, probablement dans l’espoir de contribuer à ce que l’histoire ne se répète pas, deux théâtres ont jugé bon de programmer Chapitres de la chute, un texte de l’Italien Stefano Massini. Après avoir été présentée en septembre au Périscope sous la houlette d’Olivier Lépine, la pièce-fleuve en trois parties vient de prendre l’affiche au Quat’Sous dans une mise en scène de Marc Beaupré et Catherine Vidal.

Il faut savoir que Stefano Massini a d’abord consacré un roman à cette saga qui relie brillamment l’intime au collectif, le destin d’une famille à celui d’une nation : Les frères Lehman, paru en français cet automne aux Éditions Globe. C’est à la demande d’Arnaud Meunier, de la Comédie de Saint-Étienne, que l’auteur a tiré du roman une version destinée à la scène, une pièce ambitieuse parue chez L’Arche Éditeur en 2013. À partir de ce texte pour ainsi dire sans dialogues, véritable épopée capitaliste qui nous entraîne de 1844 à 2008, Beaupré et Vidal ont imaginé un programme de 4 h 30 qui table sur l’essentiel : une histoire passionnante, qui nous concerne tous, et des interprètes de haut calibre. Sur scène, rien d’autre que des sièges de théâtre d’où les protagonistes assistent au terrible spectacle du capitalisme avant de s’y engouffrer corps et âme.

Les frères Henry, Emanuel et Mayer Lehman, des juifs de Bavière débarqués en Amérique parmi des milliers d’autres immigrants, feront entre autres le commerce du coton, du café, du pétrole et du chemin de fer, jetant les bases du système capitaliste. Les deux premières parties du spectacle, qui évoquent notamment l’esclavage et la guerre de Sécession, mais aussi la fondation de Wall Street, sont particulièrement captivantes. Pétri des motifs et des rituels de la culture juive, le récit, tout à tour haletant et attendrissant, est livré en toute simplicité, dans une grande complicité avec le spectateur, par une distribution — Louise Cardinal, Vincent Côté, Catherine Larochelle, Didier Lucien, Igor Ovadis et Olivia Palacci — qui s’acquitte avec beaucoup d’aisance d’une multitude de rôles.

Le dernier volet de la soirée est nettement moins émouvant, bien moins prenant que les deux premiers. De facture plus hollywoodienne, le tableau concerne l’entrée dans la modernité, les investissements dans le cinéma, la télévision, puis les ordinateurs. C’est là qu’apparaissent de plus en plus clairement les signes avant-coureurs de la chute de l’empire, notamment la crise de 1929. Malheureusement, alors que l’action s’enlise dans les déboires professionnels, existentiels et amoureux de Bobbie Lehman, petit-fils d’Emanuel, la mise en scène, usant en vain de divers stratagèmes, ne parvient guère à relancer notre intérêt.

Chapitres de la chute

Texte : Stefano Massini. Traduction : Pietro Pizzuti. Mise en scène : Marc Beaupré et Catherine Vidal. Une coproduction du Théâtre de Quat’Sous, de Terre des hommes et de Coeur battant. Au théâtre de Quat’Sous jusqu’au 3 novembre.