«L’éternité en temps réel»: aborder la mort

Mickaël Tétrault-Ménard et Joanie Poirier, du collectif Grande Surface, se disent «plutôt interartistiques que multidisciplinaires».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Mickaël Tétrault-Ménard et Joanie Poirier, du collectif Grande Surface, se disent «plutôt interartistiques que multidisciplinaires».

Pour Joanie Poirier et Mickaël Tétrault-Ménard, deux des membres du collectif Grande Surface, né en 2014 lors de leurs études à l’UQAM, la création en groupe, avec des voix multiples, a toujours été un modèle fécond. Dans le cas de Grande Surface, la force du collectif vient de ses membres aux horizons divers (théâtre, danse, vidéo, musique).

Ceux qui se disent « plutôt interartistiques que multidisciplinaires » privilégient la création lente, la recherche formelle qui s’appuie sur chacune des disciplines privilégiées par les individus du groupe dans l’espoir de créer à chaque spectacle une nouvelle forme d’art vivant. « Ça nous permet de ne pas nous cantonner dans un rôle précis dans le processus de création, chacun contribue avec ses affinités personnelles et s’inspire du regard des autres », explique Mickaël Tétrault-Ménard.

Mort, fragilité et enfance

Grande Surface se donne comme mission de sonder le rapport que le spectateur entretien à la représentation, de le laisser naviguer dans un espace littéralement et figurativement ouvert. Avec L’éternité en temps réel, ils proposent un laboratoire plus proche de l’installation, de l’art visuel, voire du déambulatoire. Impensable, pour eux, de ne pas investir l’espace de la Sala Rossa, dans le cadre du festival Phénomena, pour y placer le dispositif scénique dans l’assistance, comme l’explique Joanie Poirier : « On veut que le spectateur ait de la liberté, sans le contrôler, qu’il remarque que, s’il bouge ou non, il ne verra pas les mêmes choses. » Son collègue abonde dans son sens : « Il va falloir que les gens soient dégênés, qu’il y ait des explorateurs dans la salle qui viennent s’asseoir dans la tente avec nous, sinon on aura raté quelque chose. » D’où le travail sur les actions faites à petite échelle, mais reproduites en très gros sur un écran, question de multiplier les points de vue.

On veut que le spectateur ait de la liberté, sans le contrôler, qu’il remarque que, s’il bouge ou non, il ne verra pas les mêmes choses

L’éternité en temps réel explore un thème qui touche tous les membres du collectif : « Dans la dernière année, on a tous côtoyé la mort de près ou de loin, alors tout le monde avait besoin de fouiller ce thème-là », dit la créatrice. Le spectacle parle de mort et de fragilité, mais aussi d’enfance. L’exploration de la perte de l’innocence quand l’humain est en contact avec la mort, les créateurs la retrouvent dans les mots de Rodrigo García, auteur argentin connu pour son regard grinçant sur la société contemporaine, dont ils tirent un collage, comme pour leur premier spectacle.

Sensible, mais ironique

Pour le collectif, García est l’auteur actuel qui exprime le mieux leurs inquiétudes : « Il a une façon de parler de notre mode de vie contemporain juste assez sensible pour être touchant et juste assez ironique pour nous faire nous remettre en question. Son parcours de publiciste qui se tourne vers la dramaturgie m’intéresse aussi, parce que nous sommes nous-mêmes amenés, en tant qu’artistes, à réutiliser des codes de la publicité et du marketing », explique Tétrault-Ménard.

Le spectacle s’inscrit dans la lignée de leur création précédente, qui portait sur la quête maladive du bien-être : « Pour nous, L’éternité en temps réel fait le pont avec ce qu’on a présenté en 2017 à ZH. Parce qu’on a peur de mourir, on se souhaite une vie éternelle avant d’arriver à la mort, on cherche tous les moyens pour se garder jeunes et se donner l’impression qu’on est détendus », dit Poirier.

N’allez pas croire pour autant que tout est sombre pour les artistes du collectif. S’ils essaient de créer de la beauté visuelle et plastique pour contrebalancer les mots crus de García, c’est aussi pour résister à la tentation du pessimisme : « Notre représentation, c’est bon enfant, ludique. On ne se met pas au-dessus des gens, c’est plutôt une invitation à rire de nos travers communs pour ensuite réfléchir le monde ensemble », selon Tétrault-Ménard.

L’éternité en temps réel

Une création du collectif Grande Surface (Chloé Barshee, Jérôme Bédard, Claudie Gagnon, Joanie Poirier, Claire Renaud, Mickaël Tétrault-Ménard et Véronique Lachance). Dans le cadre du festival Phénomena, à la Sala Rossa, le 14 octobre à 19 h 30.