André Sauvé dans l’œil d’un professeur de philosophie

Tous les profs de philo devraient voir le spectacle d’André Sauvé, selon Jérémie McEwen, lui-même professeur de philosophie.
Photo: Hugo B. Lefort Tous les profs de philo devraient voir le spectacle d’André Sauvé, selon Jérémie McEwen, lui-même professeur de philosophie.

André Sauvé, le plus philosophe des humoristes québécois ? La formule tient presque désormais du cliché tant elle a été employée. Mais à quelle école philosophique appartient cet autodidacte ? Afin d’enfin le savoir, Le Devoir conviait mercredi soir au Monument-National le chroniqueur à ICI Radio-Canada Première, professeur de philosophie au Collège Montmorency et auteur de l’essai Avant je criais fort (XYZ), Jérémie McEwen, à assister à la première de Ça, troisième spectacle du quinquagénaire.

Est-ce que ce serait juste de dire qu’André Sauvé fait de la philosophie ?

C’est certainement le show d’humour le plus philosophique que j’aie vu. L’émerveillement devant la nature qui occupe le début du spectacle, c’est ce qui, selon les Grecs anciens, a donné naissance à la philosophie. Lorsqu’il dit : « On aurait pu ne pas être là, mais on est là », il pose la question de Leibniz : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » Leibniz se sert de ça pour prouver l’existence de Dieu, alors que Sauvé, lui, dit : « Comme pour les mouches à bananes, il n’y a aucune raison pour qu’on soit là. » Et cette gratuité de notre existence crée chez lui un émerveillement. Pour lui, cette gratuité est fantastique et réjouissante.

Le Ça qui donne son titre au spectacle, c’est la petite voix en soi qu’il faut savoir écouter. Je devine qu’André Sauvé n’est pas le premier à réfléchir à cette force intérieure qui nous guide.

Dans les dialogues de Platon, Socrate parle d’un signe divin — de son daïmôn, en grec ancien — qui le retient de faire quelque chose. Il est assis au gymnase, il discute, il se lève pour partir et son signe divin lui dit de ne pas partir, et il finit par avoir une conversation super importante. Mais Socrate n’est pas présent que chez Platon, il est aussi là dans les dialogues de Xénophon et chez lui, le signe divin de Socrate le pousse à faire des choses, c’est un signe divin positif. Et c’est comme si André Sauvé prenait le parti du démon socratique dans les dialogues de Platon, plutôt que dans les dialogues chez Xénophon. Sa voix intérieure le pousse moins à agir qu’à lui permettre de se rendre compte de ses erreurs [et de quitter son emploi de peintre en bâtiment pour finalement devenir humoriste].

Le dernier numéro du spectacle porte sur les aléas de l’existence et ressemble à bien des égards à une invitation à prendre sa vie en main, bien que Sauvé admette que des éléments incontrôlables influencent notre trajectoire.

Là, on est en plein dans l’existentialisme. En fait, j’irais à la source même de l’existentialisme et à Heidegger, qui dit qu’il faut être là, qu’il faut être complètement présent à soi-même dans tout ce qu’on fait. Dans Être et temps (1927), Heidegger dit qu’un être humain, c’est quelqu’un qui est , ou en tout cas qui a la possibilité d’être là, même si, la plupart du temps, on est ailleurs : on s’occupe, on se divertit, on va faire une marche. André Sauvé veut être là tout le temps, mais il y a plein de situations dans la vie où ce n’est pas possible. Quand tu te fais parler du dernier film de Star Wars (un numéro de Ça sur la vacuité des conversations du quotidien), tu n’es pas dans la grande réflexion philosophique. Son désir d’être là tout le temps s’arrime mal à ce qu’Heidegger appelle le on : on jase, on se conforme, on se comporte comme tout le monde. C’est ce qui fait que ça n’a pas l’air tout le temps facile d’être André Sauvé. C’est ce qui fait que son personnage de scène est aussi mésadapté socialement.

À la toute fin du spectacle, un halo de lumière descend sur André Sauvé. On a là un symbole très judéo-chrétien, même s’il préférait lui, en entrevue, parler d’un spectacle spirituel plutôt que d’un spectacle religieux.

Il y avait quelque chose du Roi lion vers la fin, oui. C’est le moment, pour parler comme Carl Gustav Jung, où André Sauvé s’individualise, où, après avoir traversé le désert, il devient enfin le héros de sa propre vie, où il devient complètement lui-même. Pendant le spectacle, il va en Inde, il va au centre de méditation, mais finalement, la réponse était à l’intérieur de lui. Il y aurait moyen de faire une lecture religieuse de tout ça. « Je n’avais pas besoin d’aller au bout du monde pour découvrir Dieu en moi », c’est le protestantisme. André Sauvé, c’est un homme de foi, il y a quelque chose de croyant en lui, c’est évident, mais si ce sont des mots qu’on n’aime pas, on peut parler de spiritualité et d’authenticité.

Est-ce que la popularité d’André Sauvé témoigne d’une soif de philosophie que l’on ne soupçonne pas chez bien des Québécois ?

Je me disais pendant le spectacle qu’il faudrait envoyer les profs de philo voir André Sauvé. Parce qu’un cours de philo se doit d’être un peu un spectacle. Il faut essayer de rendre la philosophie narrative, drôle, amusante, et universelle par ce fait même. Il faut que les étudiants aient l’impression que toi aussi tu traverses des questionnements. Si tu prends Platon et que tu le leur sacres dans la gorge, ça ne fonctionnera pas, mais si tu parles d’une petite voix qui t’a déjà toi aussi empêché de faire une affaire, pour ensuite arriver à Platon, là, ça fonctionne. André Sauvé nous accompagne sur le chemin, mais sa force, c’est qu’il nous donne l’impression d’arriver nous-même à ces questions-là.

Ça, André Sauvé

En tournée partout au Québec jusqu’en décembre 2019