«Okinum»: un barrage contre le maléfique

Au centre de la salle, sur une petite scène surélevée, un pentagone entouré d’écrans et de spectateurs, recouvert de peaux de castor et d’écorces de bouleau, Monnet défend son texte avec toute la conviction nécessaire.
Photo: Valérie Remise Au centre de la salle, sur une petite scène surélevée, un pentagone entouré d’écrans et de spectateurs, recouvert de peaux de castor et d’écorces de bouleau, Monnet défend son texte avec toute la conviction nécessaire.

Émilie Monnet entreprend sa résidence au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui en faisant de la salle Jean-Claude-Germain un réceptacle, un collecteur d’images et de sons, de langues et de chants, d’épouvantes et de rêves. Solo de 70 minutes, Okinum — qui signifie « barrage » en langue anichinabémowin — est une expérience immersive, un vaste rituel de guérison, une cérémonie en quatre temps, comme les saisons et les points cardinaux, un périple où se répondent les êtres, les époques et les dépossessions.

Née de mère anichinabée et de père français, Émilie Monnet considère les rêves comme des « cadeaux de l’invisible » qui « permettent d’affiner l’intuition » : « C’est le langage qui permet aux ancêtres de communiquer avec nous. » Ainsi, à partir d’un rêve récurrent mettant en scène un castor géant, la créatrice entreprend une réflexion identitaire sur la notion de barrage, à la fois entrave et rempart ; une courageuse remontée de ses origines qui servira en quelque sorte d’assise à un combat tout aussi déterminé contre le cancer de la gorge. « On sait où on va, quand on sait d’où on vient. »

Au centre de la salle, sur une petite scène surélevée, un pentagone entouré d’écrans et de spectateurs, recouvert de peaux de castor et d’écorces de bouleau, Monnet défend son texte avec toute la conviction nécessaire, empruntant avec doigté, dans un riche dialogue avec l’environnement sonore de Jackie Gallant et les éclairages de Lucie Bazzo, les registres les plus divers. De l’angoisse suscitée par l’éblouissante froideur de l’hôpital à la colère déclenchée par l’interminable génocide culturel des Autochtones, des tableaux oniriques aux segments plus didactiques, la créatrice, qui cosigne la mise en scène avec Emma Tibaldo et Sarah Williams, atteint toujours l’équilibre, n’abandonne jamais le fil de son récit.

C’est le langage qui permet aux ancêtres de communiquer avec nous

Intime et collectif, nature et culture, passé et présent, ville et forêt, mythologie et technologie… des nombreux sujets qui sont abordés, des multiples symboles qui sont conviés, pas un seul ne l’est en vain. Le spectacle nous entraîne aisément des profondeurs de la terre à l’immensité du ciel étoilé, des travaux éternels des castors à ceux d’Hydro-Québec. Impossible de ne pas s’émouvoir devant pareille entreprise de réappropriation culturelle, réconciliation du corps et de l’esprit où la créatrice retrouve les chants et les mots de son arrière-arrière-grand-mère, renoue avec cette extraordinaire cosmogonie qui a bien failli lui échapper, tout comme à nous.

Okinum

Texte, co-mise en scène et interprétation : Émilie Monnet. Une création des Productions Onishka. À la salle Jean-Claude-Germain du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 20 octobre.