«Je suis mixte»: dévier de la banalité

Le spectacle prend la forme d’une performance fabriquée par le protagoniste, qui tente de raconter son propre récit et d’en manipuler lui-même la production devant nous.
Photo: Mathieu Quesnel Le spectacle prend la forme d’une performance fabriquée par le protagoniste, qui tente de raconter son propre récit et d’en manipuler lui-même la production devant nous.

Je suis mixte : l’affirmation pourrait s’appliquer autant à la pièce elle-même qu’à son protagoniste. Après avoir coécrit L’amour est un dumpling, le comédien Mathieu Quesnel livre ici un drôle d’objet éclaté entre narration directe, musique et vidéo (ou diaporama), marqué surtout par un jeu dérisoire avec les codes de la représentation.

Ce « témoignage-spectacle » raconte la transformation d’un Drummondvillois des plus moyens (crédible Benoit Mauffette), qui mène une existence prévisible entre femme, enfant, thermopompe et un emploi dans l’entreprise familiale de nettoyage industriel. En voyage d’affaires en Allemagne, François est troublé par sa visite d’un sauna mixte. Son escapade berlinoise lui révèle un mode de vie plus libre et l’amène à se découvrir lui-même. Devenu performeur et modèle nu (!), le père de famille reste pourtant tiraillé « entre tradition et désir ».

Rien de très nouveau, il faut l’admettre, dans la thématique de la crise de milieu de vie ; dans cette expérience d’éveil, identitaire et sexuel, vécu dans une ville étrangère par un individu se sentant à l’étroit dans sa vie « ordinaire ». Et le texte au ton direct, lorsqu’il est dépouillé de ses distractions — comme lors du long récit de la révélation au sauna — trahit sa banalité. C’est plutôt le ludisme du traitement qui fait la différence ici.

Le spectacle prend la forme d’une performance fabriquée par le protagoniste, qui tente de raconter son propre récit et d’en manipuler lui-même la production devant nous, avec l’aide — ou la nuisance — d’un oncle qui ne se prive pas d’interruptions inopinées. D’où l’aspect parfois délibérément « broche à foin » de la représentation.

La création joue donc sur les niveaux scéniques, accumulant décrochages, faux couacs, interpellation du public ou pause « imprévue » du récit. De la même façon, dirait-on, que le voyage à Berlin est venu faire dévier la trajectoire rectiligne de François, le spectacle fait un peu dérailler le cours de la narration, en y introduisant des digressions et de l’inattendu. Le tout dans une atmosphère souvent planante, ponctuée par l’apport musical, ainsi que les interventions occasionnelles de Navet Confit, qui incarne ici un mystérieux Russe.

L’humour paraît parfois plutôt facile (jouant par exemple sur le mauvais anglais de François). Mais Je suis mixte compte sur un atout irréfutable : la présence malicieuse d’Yves Jacques. Le comédien s’amuse visiblement dans cette proposition atypique, irrésistible en mononcle indigne qui s’immisce dans le récit, fait parfois des siennes à la régie et se met à chanter certaines répliques. Il réussit même en fin de course à donner une épaisseur émotive à son personnage d’homme gai ayant dû étouffer ses rêves. L’occasion de voir l’acteur dans ce type de performance étant rare, mieux vaut en profiter.

Je suis mixte

Texte et mise en scène de Mathieu Quesnel. Un spectacle de Production Tôtoutard. À La Petite Licorne, jusqu’au 26 octobre.