«Golgotha Picnic»: évangiles contemporains

Le Christ est entouré de trois Grâces aux dents longues, des rôles en or pour Lise Roy, Sylvie Drapeau et Dominique Quesnel.
Photo: Maxime Robert-Lachaine Le Christ est entouré de trois Grâces aux dents longues, des rôles en or pour Lise Roy, Sylvie Drapeau et Dominique Quesnel.

Avant de retrouver Tchekhov au Prospero en novembre, Angela Konrad ose se mesurer à un texte du créateur hispano-argentin Rodrigo García dont l’esthétique ouvertement provocante, sciemment salissante et volontairement désordonnée, est difficilement dissociable du propos. Adoptant une approche beaucoup plus sobre, fin mélange de nonchalance et de sophistication, Konrad donne à savourer les nuances de Golgotha Picnic, une partition animée par un humour cruel et une douce subversion.

Quand il s’agit de déboulonner les idoles, qu’elles soient religieuses, capitalistes ou même artistiques, Rodrigo García n’a pas son pareil. Depuis le début des années 2000, l’auteur, metteur en scène et scénographe est l’un des plus féroces pourfendeurs de cette logique de consommation qui contamine peu à peu les sphères de la vie occidentales. À ses yeux, rien n’est intouchable, tout mérite d’être remis en question, à un tel point que l’adjectif « iconoclaste » pourrait avoir été inventé pour lui. Dans Golgotha Picnic, créé dans la controverse en 2011, il s’attaque sans détour et en toute irrévérence à l’une des figures les plus sacrées qui soient.

Faisant son entrée en marchant sur les eaux encombrées d’une mer de plastique, le Christ incarné par Samuël Côté est tourmenté, calculateur et un brin désespéré. En somme, il est faillible, humain, trop humain au goût de certains.

Autour de lui, trois Grâces aux dents longues, trois anges irrémédiablement déchus, trois femmes dotées d’un sens critique implacable et d’une ironie réjouissante, des rôles en or dont Sylvie Drapeau, Dominique Quesnel et Lise Roy se saisissent avec un plaisir contagieux. « Il disait qu’il était le fils de Dieu, lance l’une d’elles, ce qui le plaçait sur un autre plan, et il terminait ses nuits en maudissant le monde tout seul dans son coin, sans avoir caressé, sans avoir écouté, avec l’écho de ses propres mots adressés comme des sermons depuis tout là-haut. »

Réglant des comptes avec le Vatican aussi bien qu’avec le sacro-saint milieu de l’art contemporain, Rodrigo García fait à la fois rire et réfléchir, ce qui est moins courant qu’on pourrait le croire. Sur le plateau, s’observant les uns les autres, actrices et acteur entrent en dialogue avec des oeuvres de Van der Weyden, Rubens, Zurbarán et Kapoor, se prélassent sur des bean bags aux couleurs vives, savourent patiemment Les sept dernières paroles du Christ en croix de Joseph Haydn, sonates interprétées au piano par David Jalbert. En somme, bien qu’il ne s’agisse pas de la plus remarquable des mises en scène de Konrad, il faut reconnaître que la foi dont elle a su faire preuve envers le texte opère indéniablement.

Golgotha Picnic

Texte : Rodrigo García. Traduction : Christilla Vasserot. Adaptation et mise en scène : Angela Konrad. Une production de la Fabrik. À l’Usine C jusqu’au 29 septembre.