Gabriel Plante dans les entrailles grouillantes de Pantagruel

C’est lors de ses études que Gabriel Plante a eu l’idée de faire entrer le public adolescent dans l’univers de Rabelais.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir C’est lors de ses études que Gabriel Plante a eu l’idée de faire entrer le public adolescent dans l’univers de Rabelais.

Gabriel Plante a un automne bien rempli. Ces jours-ci, le créateur court entre le Centre des auteurs dramatiques, dont il préside le conseil d’administration, le théâtre Denise-Pelletier, où Philippe Cyr met en scène son adaptation des Prouesses et épouvantables digestions du redouté Pantagruel, et La Chapelle, où il imagine une relecture peu orthodoxe du Cid, de Corneille, avec ses collègues de la compagnie Création Dans la Chambre.

Parce que François Rabelais a été l’un des principaux réformateurs de l’éducation dans la France de la Renaissance, nous avons choisi de donner rendez-vous à Gabriel Plante entre deux étagères de la bibliothèque de l’École nationale de théâtre, là où l’auteur et metteur en scène terminait en 2015 sa formation en écriture dramatique. « C’est d’ailleurs à l’École, précise-t-il d’emblée, il y a deux ou trois ans, un soir de party de Noël, que j’ai formulé, dans une conversation avec Guillaume Corbeil, cette idée un peu folle de faire entrer le public adolescent du théâtre Denise-Pelletier dans l’univers de Rabelais. J’avais découvert l’auteur à la fin du secondaire, bien entendu en comprenant une ligne sur deux, mais en recevant toute l’énergie de l’oeuvre en pleine face, son caractère populaire, dans le sens le plus noble du terme, sa totale irrévérence et son vibrant appel à la transgression. »

Dans les entrailles du géant Pantagruel, les échanges colorés du quatuor d’utopistes — le Pèlerin (Paul Ahmarani), Frère Jean (Nathalie Claude), Ponocrates (Renaud Lacelle-Bourdon) et Panurge (Cynthia Wu-Maheux) — ne tardent pas à déclencher une guerre intestine, littéralement ! Au sein de ce microcosme, sur ce champ de bataille pour le moins inusité, scatologie et eschatologie se côtoient tout naturellement.

Dany Laferrière en Rabelais

En effet, sous des dehors bouffons, parodiques, voire scabreux, les dialogues entre les protagonistes ne sont rien de moins que des plaidoyers philosophiques, des débats à teneur médicale, juridique, morale et religieuse qui n’ont rien perdu de leur pertinence. Sur cette joyeuse bande veille l’auteur, Rabelais lui-même, un être ici omniscient, doué d’un certain recul sur la situation, auquel Dany Laferrière a accepté de prêter sa voix.

Exprimer dans son adaptation ce renversement de l’ordre établi, cette cohabitation du sublime et du grotesque, cet esprit éminemment carnavalesque, qui plus est dans une langue relativement moderne, voilà la tâche ambitieuse que s’est donnée Gabriel Plante. « Devant l’ampleur de l’oeuvre, explique celui qui s’est permis d’aller piger dans Gargantua, la suite de Pantagruel, j’ai finalement choisi de me concentrer sur cette idée de progrès à laquelle Rabelais a en quelque sorte donné naissance. Ses écrits sont portés par une croyance en un monde meilleur, ils traduisent la conviction qu’une sortie de la noirceur est inévitable, qu’une rupture avec le Moyen Âge est imminente. »

Comme Antonine Maillet et Olivier Kemeid avant lui, Gabriel Plante s’est plongé dans cette pensée humaniste, voire utopiste, une vision dont il reconnaît qu’elle est en partie naïve, mais qu’il considère néanmoins comme magnifique, inspirante comme le furent les idéaux de la Révolution tranquille. Rappelons que l’auteur a remporté le prix Gratien-Gélinas en 2016 avec Histoire populaire et sensationnelle, un texte dont le héros, Zandré, est le fils d’un couple de felquistes. « À notre époque, explique-t-il, alors que l’état de la planète rend l’optimisme improbable, alors que tous les politiciens nous parlent comme à des clients, je trouve ça important de redonner ses lettres de noblesse au progressisme. J’ai besoin de continuer à croire en une multiplication des discours et à une possible amélioration du sort des humains. »

Huis clos mis en scène par Philippe Cyr dans un estomac gigantesque, autour d’un orifice qui représente à la fois celui du haut et celui du bas, le spectacle bénéficie du talent d’Odile Gamache à la scénographie, d’Elen Ewing aux costumes, de Martin Labrecque aux éclairages et de Frédéric Auger au son, des concepteurs dont l’apport est, à en croire l’auteur, tout simplement inestimable : « Ils ont tous une main dans le texte. J’écris depuis le début dans le respect de nos discussions, en fonction des conventions que nous avons établies ensemble. Le lieu qu’ils ont imaginé, complètement fou, est essentiel au déploiement de la pièce. »

Et un peu de « Cid » juste après

Gabriel Plante s’apprête à dévoiler un premier spectacle sous la bannière de la compagnie Création Dans la Chambre, dont il est maintenant codirecteur artistique avec Félix-Antoine Boutin. Il s’agit d’une relecture du Cid de Corneille mettant en vedette Amélie Dallaire, Élisabeth Smith, Gaétan Nadeau et Jocelyn Pelletier. « L’idée, explique le créateur, elle a vu le jour lors d’un atelier de jeu organisé à Ottawa par le Théâtre du Trillium, qui coproduit d’ailleurs le spectacle. J’ai imaginé des comédiens qui écrivent dans l’espace avec la respiration et les sons. C’est un travail très technique, une manière presque pointilliste de se réapproprier la fiction. En ce moment, pour vous donner un exemple, nous tentons d’étirer les voyelles en les chargeant de sens et d’intentions. » S’il est un lieu dans la métropole où il est heureusement encore possible de déployer pareille expérimentation, c’est bien à la Chapelle. À voir au théâtre de la rue Saint-Dominique, du 10 au 19 octobre, puis à la Nouvelle Scène Gilles Desjardins du 29 novembre au 1er décembre.

Prouesses et épouvantables digestions du redouté Pantagruel

Texte : Gabriel Plante, d’après l’oeuvre de Rabelais. Mise en scène : Philippe Cyr. Au théâtre Denise-Pelletier du 26 septembre au 20 octobre.