«Le reste vous le connaissez par le cinéma»: Guerre absurde

La représentation s’ouvre par une leçon, un exposé sur la mythologie grecque, ou plus précisément sur le terrible destin des Labdacides.
Photo: Yanick Macdonald La représentation s’ouvre par une leçon, un exposé sur la mythologie grecque, ou plus précisément sur le terrible destin des Labdacides.

Après Olivier Choinière, qui y créait Manifeste de la Jeune-Fille en janvier 2017, un spectacle qui sera d’ailleurs présenté au théâtre Outremont le 5 octobre avant de partir en tournée dans plusieurs villes du Québec, c’est au tour de Christian Lapointe d’accéder enfin à l’Espace Go. Pour ce faire, le metteur en scène a choisi une relecture des Phéniciennes d’Euripide par Martin Crimp, Le reste vous le connaissez par le cinéma, une tragédie loufoque pour 14 interprètes.

S’il est un auteur difficile à étiqueter, c’est bien Crimp. Le Britannique nous a donné des pièces tout en délicatesse, comme La campagne, où Jérémie Niel nous a entraînés, La ville, où Denis Marleau et Stéphanie Jasmin nous ont servi de guide, sans oublier Face au mur, dont la sublime mise en scène d’Hubert Colas est passée par l’Usine C en 2014. L’autre versant de l’oeuvre dépeint l’état du monde de manière plus crue, voire plus spectaculaire. Pensons au Traitement, que nous a fait découvrir Claude Poissant en 2005, mais plus encore à Dans la république du bonheur, que Christian Lapointe mettait en scène il y a trois ans dans un déconcertant déferlement de violence kitsch, une esthétique qu’il n’hésite pas à prolonger avec Le reste vous le connaissez par le cinéma.

La représentation s’ouvre par une leçon, un exposé sur la mythologie grecque, ou plus précisément sur le terrible destin des Labdacides. Dans cette classe, un choeur d’étudiantes, les fameuses Phéniciennes, celles qu’on appelle aussi « les Filles », font la pluie et le beau temps. Elles questionnent et commentent, bien entendu, mais s’assurent également d’influer sur l’action, de souffler à l’oreille des héros, en somme d’inciter Jocaste et les siens à commettre l’irréparable.

Pour mettre en scène la rivalité entre Polynice et Étéocle, inépuisable antagonisme, fondement d’une vaste réflexion sur le pouvoir et la guerre, la politique et la barbarie, Lapointe n’hésite pas à puiser dans une autre mythologie, celle du sport, empruntant au football américain comme à la boxe, sans oublier un détour par le water-polo. Ainsi, alors que les membres du choeur agitent leurs pompons de cheerleaders, les frères ennemis expriment leur furie en brandissant… des foam hands. Le champ de bataille est un terrain de jeu où tous les coups sont permis.

Constellée de clins d’oeil plus ou moins utiles à notre époque dont on sait bien qu’elle est éminemment tragique, mais surtout submergée par le grotesque, le risible et l’absurde, une dérision qui emporte tout sur son passage, la relecture de Christian Lapointe manque ironiquement de relief. Dans cet univers outrancier, chaotique, qui fait littéralement flèche de tout bois, on peine à déterminer ce qui importe, ce qui est juste, ce qui est vrai, les raisons pour lesquelles il mériterait qu’on se soulève. Après tout, peut-être est-ce à ce constat désespérant que l’auteur et le metteur en scène souhaitent que nous en venions.

Le reste vous le connaissez par le cinéma

Texte : Martin Crimp. Traduction et mise en scène : Christian Lapointe. Une coproduction d’Espace Go, de Carte blanche et du Théâtre français du CNA. À l’Espace Go jusqu’au 6 octobre, puis au théâtre Babs Asper du CNA du 14 au 17 novembre.