Le geste de révolte de Maguy Marin

Maguy Marin cultive l’espoir de donner à travers sa pièce un élan aux spectateurs pour s’engager vers une mobilisation collective.
Photo: Tim Douet Maguy Marin cultive l’espoir de donner à travers sa pièce un élan aux spectateurs pour s’engager vers une mobilisation collective.

Maguy Marin est l’une de ces créatrices engagées pour lesquelles il est impossible de créer en faisant fi du contexte sociopolitique dans lequel elles baignent. Dans sa nouvelle création présentée en première à Lyon, la chorégraphe expose avec audace et sans compromis l’individu piégé dans les rouages de la société de consommation.

Inspirée des essais du sociologue et économiste Frédéric Lordon, Ligne de crête cherche à sonder la part de servitude inscrite à même nos désirs et nos compulsions à consommer : « On n’agit pas, mais on est agis par le monde extérieur, » affirme la créatrice dans ses loges au Théâtre national populaire de Villeurbanne. « On a du mal à résister à cette pression extérieure du néolibéralisme qui fabrique des désirs pour que certains en tirent profit. Et pour que certains s’enrichissent, il faut que beaucoup cèdent et achètent, tout et n’importe quoi. Même si on essaie d’y résister, on est pris dans ce système de production capitaliste qui n’arrête pas de fabriquer des désirs illimités ».

On a du mal à résister à cette pression extérieure du néolibéralisme qui fabrique des désirs pour que certains en tirent profit. Et pour que certains s’enrichissent, il faut que beaucoup cèdent et achètent, tout et n’importe quoi.

Confort et indifférence

L’actualité pousse pourtant à la révolte, pense la créatrice, qui décrit les dernières décisions néfastes ayant marqué le monde politique ces dernières années : l’autorisation du glyphosate (pesticide utilisé par le géant Monsanto) par l’Union européenne ; les petits pas du gouvernement français en matière d’environnement entraînant la démission du ministre Nicolas Hulot ; le pouvoir d’influence des multinationales sur les politiques des dirigeants de ce monde au détriment du bien commun ; le recours massif au plastique malgré ses impacts sur la santé le fait qu’on persiste à en vendre et en acheter.

Partant du constat d’un monde abîmé où se creusent les fossés d’inégalité, la créatrice a voulu injecter son ras-le-bol dans Ligne de crête. La pièce sur le mode de la confrontation illustre l’engluement des individus dans le système capitaliste. Après avoir abordé la décadence éthique et morale des puissants de ce monde dans Deux mille dix-sept, elle prend cette fois dans sa ligne de mire notre manque de responsabilité et notre inertie collective : « Les mobilisations restent encore trop faibles pour vraiment faire plier la logique néolibérale. C’est un cycle infernal dans lequel on joue aussi un rôle terrible. Faire quelque chose à l’échelle individuelle n’est plus suffisant, il faut que ce soit un effort collectif, d’où l’importance de militer et de réfléchir ensemble à comment contrer ces choses-là. »

Photo: Compagnie Maguy Marin Le décor de «Ligne de crête»

Pour laisser sa marque dans les consciences, la chorégraphe mise sur un procédé d’accumulation et de saturation de l’espace et du son, quitte à causer la frustration du public : « Je tente de ne laisser aucune échappatoire », affirme-t-elle, « Au risque d’être assez simple dans mon propos », les problématiques entourant la société de consommation n’étant pas nouvelles et donnant lieu à de nombreux discours. Mais Maguy Marin croit en l’engagement des affects que suppose la danse et cultive l’espoir de donner à travers sa pièce un élan aux spectateurs pour s’engager vers une mobilisation collective.

Consumante société de consommation

Six personnages sapés en tenue professionnelle errent sur scène entre des cubicules de plexiglas et entreposent progressivement et compulsivement des objets et produits du quotidien — bouteilles d’eau, canettes de soda, packs de bière, cartons à lessive, colis d’Amazon — jusqu’à empoisonner leur milieu de vie. C’est là l’unique tableau posé d’entrée de jeu qui s’étirera sur la longueur. Pris au piège d’un mécanisme qui tourne en boucle sempiternellement, ces hoarders nouveau genre, bureaucrates en baskets, se fraient un chemin en traçant une même routine chorégraphique qui varie sensiblement au gré des objets amenés en scène.

On se retrouve ainsi face à un jeu de patience se déployant sur une heure, alors que l’espace scénique se sature. Sur quoi poser l’œil ? se demande-t-on, désorienté. Parmi ce bric-à-brac qui s’amoncelle apparaissent certaines icônes — point d’ancrage de l’œil —, dont un portrait de Marx déposé avec ironie sur un pack de Coca-cola. Les gestes d’accumulation sur le thème sonore répétitif — serait-ce le son d’une photocopieuse jammée ? D’une locomotive ? — décuple l’effet de saturation et mène jusqu’à des hallucinations auditives. Relevons, dans le même esprit, les très beaux jeux de miroir qui agissent en trompe-l’œil, laissant paraître les spectres dédoublés des interprètes sur les parois translucides. Chorégraphie minutieusement cartographiée et métronomique, les défis de mémoire et de rythme sont relevés haut la main par les performeurs.

Maguy Marin construit ici une œuvre exigeante à laquelle il faut se mesurer. Car Ligne de crête est un anti-objet de consommation par excellence qui interdit tout sentiment de divertissement. Une pièce dont on sort complètement sonné et où l’on voudrait crier « Assez ! ». Mais une pièce nécessaire face au besoin urgent de changement. Un remède au découragement des révoltés aussi, qui nous suit longtemps à la sortie du théâtre.