«Golgotha Picnic»: un Christ très humain

L’équipe de «Golgotha Picnic» croquée entre deux répétitions: la metteure en scène Angela Konrad, le pianiste David Jalbert et les comédiens Samuel Côté, Lise Roy, Sylvie Drapeau et Dominique Quesnel.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’équipe de «Golgotha Picnic» croquée entre deux répétitions: la metteure en scène Angela Konrad, le pianiste David Jalbert et les comédiens Samuel Côté, Lise Roy, Sylvie Drapeau et Dominique Quesnel.

Angela Konrad ne s’attend pas à des protestations devant l’Usine C. Monté pour la première fois au Québec, ce Golgotha Picnic qu’elle adapte traîne toutefois un parfum sulfureux : la pièce de l’Argentin Rodrigo García a provoqué des manifestations de chrétiens traditionalistes lors de sa création, à Toulouse, puis à Paris, en 2011. Un scandale « manipulé par l’extrême droite populiste intégriste catholique », précise-t-elle. « J’ai choisi ce texte non pas pour provoquer, mais parce que je me sens au plus près d’une parole forte, incontournable. »

Après Last Night I Dreamt That Somebody Loved Me et Les robots font-ils l’amour ?, la créatrice dit boucler ici un triptyque consacré à des textes non dramatiques, des discours d’ordre philosophique posant « des défis de mise en scène ». Au départ, le projet provient surtout de son désir de réunir Sylvie Drapeau, Dominique Quesnel et Lise Roy, en faisant appel aux particularités de ces actrices d’« énergies différentes ».

Elle a donc taillé dans le bloc brut qu’était le texte de García pour y distinguer trois voix. Plus celle de Samuel Côté, lequel incarne un homme qui, après un accident, a une vision où il « se prend pour le Christ et vient s’échouer auprès de ces femmes représentant des figures de tableau vivant, des anges, des infirmières, des mères… »

Pour Angela Konrad, l’oeuvre déploie une « force de frappe extraordinaire. C’est un travail sur la culture judéo-chrétienne ». En fouillant, elle a réalisé que le dramaturge y a fait une réécriture de l’Ecclésiaste, un livre constituant « une espèce d’étrangeté » au sein de l’Ancien Testament : ce discours direct, qui ressemble davantage à un livre de sagesse païenne, est « traversé par l’hédonisme, la joie de vivre, mais peint en même temps une vision complètement désillusionnée du monde ». Une interrogation sur comment contenir l’angoisse de la mort, et jouir de la vie.

La principale question que pose García concerne la « grande difficulté de s’aimer soi-même, d’aimer les autres », ajoute-t-elle. « Il interroge son rapport au monde à travers un texte dans lequel il met toute son éducation catholique. » Ces références ne pouvaient que parler à une artiste qui lisait les saintes Écritures à l’église, durant son enfance en Rhénanie-Palatinat. « Ma première scène de théâtre a été la messe. J’ai observé ça avec une fascination extraordinaire, surtout les symboles. »

Konrad estime que l’auteur de Golgotha Picnic met en lumière l’écart « énorme qui s’est opéré, depuis 20 siècles, entre la parole de Jésus et les dogmes de l’Église. Et comme toujours, García fait la critique de la société néolibérale. Du consumérisme, de l’argent, de la raison économique comme religion [contemporaine] ».

L’apport de Haydn

Incarnation « très intime » par le dramaturge d’un Christ extrêmement humain, concret, la pièce nous invite à nous questionner sur « notre propre rapport sensible à la religion, à la spiritualité, à l’amour et à la mort », résume la créatrice.

Et malgré le regard désespéré qui y est porté sur le fonctionnement du monde, elle n’incite pas au pessimisme. « C’est un texte qui appelle au recueillement, à la fin. Donc il contient sa part de spiritualité. » D’où l’importance de la musique. La pièce a été écrite pour incorporer Les sept dernières paroles du Christ de Haydn, une oeuvre qui offrirait aussi une vision humaine du Messie. Le pianiste de concert David Jalbert en jouera l’intégrale au fil d’une représentation qui « relève du théâtre-concert ».

Angela Konrad y voit une invitation à la sublimation. Elle retrouve dans cet « opus complexe, qui incite à l’interdisciplinarité », une cohabitation du grotesque et du sublime, de la vulnérabilité humaine et de la bêtise, d’un regard empli « du gros bon sens populaire » sur Jésus et de la haute culture picturale…

S’attaquer à la libre expression artistique, c’est s’attaquer aussi à des fondements de la démocratie. L’art change notre rapport à la réalité, c’est l’une de ses fonctions. Il doit aussi permettre de soulever des débats contra­dictoires.

Iconoclaste, Rodrigo García y démonte les images de la peinture religieuse de la Renaissance, cette iconographie qui repose sur « la croix et la mort », écrit-il. Des images qu’il a incarnées à la création, que cet écrivain de plateau avait dirigée lui-même. Civitas, une association « d’extrême droite, a alors fait appel à ses croyants » pour manifester contre la pièce.

« La mise en scène avait des contenus performatifs que les intégristes jugeaient blasphématoires : beaucoup de nudité, du sang, des crucifixions… Mais tout ça s’était déjà fait en art. Ces images étaient aussi une illustration de l’écriture. Mais le grand défi, c’est de se détacher de ça. Moi, j’avais envie de faire entendre le texte dans toute sa puissance. »

Sa proposition scénique ne comporte pas de tels éléments. « Je ne m’attends pas à des réactions, parce que je ne vois pas en quoi ce projet, ni du côté du texte ni de la mise en scène, serait blasphématoire. » Et, considérant l’histoire de l’Église catholique, Konrad se fait cinglante. « Je ne pense pas avoir de leçons de morale à recevoir d’une instance qui s’est rendue coupable de crimes contre l’humanité, de génocides culturels contre les Autochtones, d’agressions sexuelles sur des enfants… »

La créatrice estime de plus qu’on ne devrait pas juger une oeuvre qu’on n’a pas vue. Tout ça ne peut que nous renvoyer aux controverses qui secouent le théâtre québécois depuis l’été. Sans prétendre résumer sa position sur ce débat « très complexe », Angela Konrad affirme que « s’attaquer à la libre expression artistique, c’est s’attaquer aussi à des fondements de la démocratie ». « L’art change notre rapport à la réalité, c’est l’une de ses fonctions. Il doit aussi permettre de soulever des débats contradictoires. »

Golgotha Picnic

Texte de Rodrigo García, traduction de Christilla Vasserot, adaptation, mise en scène et scénographie d’Angela Konrad, production de La Fabrik, présentée du 18 au 29 septembre à l’Usine C. Le 20 septembre, à l’issue de la représentation, se tiendra une rencontre entre Angela Konrad et Véronique Cnockaert, directrice de Figura, Centre de recherche sur le texte et l’imaginaire.