«Candide»: les voyages forment la jeunesse

Pierre-Yves Lemieux (à gauche) et Alice Ronfard (à droite), qui avaient collaboré il y a quinze ans pour monter la pièce «Tristan et Yseult» au TNM, ont cette fois-ci choisi Emmanuel Schwartz (au centre) pour incarner Voltaire.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Pierre-Yves Lemieux (à gauche) et Alice Ronfard (à droite), qui avaient collaboré il y a quinze ans pour monter la pièce «Tristan et Yseult» au TNM, ont cette fois-ci choisi Emmanuel Schwartz (au centre) pour incarner Voltaire.

Pierre-Yves Lemieux et Alice Ronfard ne s’étaient pas retrouvés depuis la création de Tristan et Yseult au TNM il y a quinze ans. L’un et l’autre aiment s’emparer d’oeuvres de divers répertoires pour mieux les transformer, les réécrire, en proposer une interprétation qui essaie de sortir des sentiers battus. Pas surprenant alors qu’ils aient tout fait pour ne pas seulement adapter Candide, le conte de Voltaire, pour la scène.

Pierre-Yves Lemieux, qui préfère parler de « transcréation plutôt que d’adaptation », rêvait à un projet sur Voltaire depuis longtemps. Il s’est d’abord imprégné de la pensée du philosophe des Lumières en lisant toute son oeuvre (y compris son abondante correspondance). Rapidement, l’idée lui est venue d’inclure deux niveaux de narration dans le spectacle afin de mettre en scène Voltaire en tant que personnage : « Ce qui m’a surtout intéressé, c’est l’homme de théâtre qui s’entoure de jeunesse à un âge où tout le monde, à son époque, arrête de travailler. Le spectacle est aussi un commentaire sur le jeunisme : Voltaire écoute son monde, il a une faculté de se réinventer par le contact avec la jeunesse. Donc il n’y a pas juste les thématiques de Candide, mais également celles qui sont propres à Voltaire en tant qu’humain. »

Le spectacle alterne les scènes du conte et les scènes de répétitions entre Voltaire et ses amis comédiens. En pleine écriture de Candide, Voltaire invite des amis comédiens dans son domaine de Ferney pour répéter et commenter des scènes. Pour Lemieux et Ronfard, c’était la meilleure manière de trouver un équilibre entre l’humour — l’ironie étant un mode comique majeur dans Candide — et la philosophie. « Il faut que la pensée reste ludique, pour amener les gens à réfléchir sur l’égalité, sur la ségrégation, sur Dieu. Mais j’ai toujours eu l’idée que réfléchir, c’est ludique : j’en ai assez des gens qui disent que réfléchir, c’est compliqué. Non ! », lance la metteure en scène. C’est pour trouver le meilleur moyen de concilier les deux que Lemieux a choisi son dispositif narratif : « En montrant des acteurs qui sont en train de réfléchir, de jouer, je savais que ça ne deviendrait jamais lourd, statique ».

Le choix d’Emmanuel Schwartz pour incarner Voltaire s’est imposé rapidement à Alice Ronfard, même si l’auteur français a 64 ans lorsqu’il écrit son conte : « Le but n’était pas de faire un Voltaire vieillissant, mourant. Je trouve ça délicat, voire cliché, de dire qu’on a des réflexions complexes parce qu’on est en fin de vie. Le lot de la vieillesse n’est pas la sagesse. Je trouvais ça intéressant que les réflexions viennent de quelqu’un qui a environ 35 ans. »

Dans Candide, les personnages meurent et reviennent dans des conditions invraisemblables, les péripéties se succèdent à un rythme effréné alors que le personnage principal va de catastrophe en catastrophe. Toutes les aventures sont au service d’une idée : que Candide se défasse de ses illusions, qu’il perde l’aveuglement dans lequel il vivait et cesse de croire bêtement qu’il vit dans le « meilleur des mondes possibles » (comme le dit son précepteur, le philosophe Pangloss). Les créateurs ont voulu mettre en avant l’idée du voyage comme lieu d’apprentissage : « Pour moi, Candide, c’est la quête du héros comme on la connaît depuis Homère : s’il n’a pas été transformé par son expérience, le voyage n’en vaut pas la peine. Il faut placer un voyage géographique, métaphysique et intérieur », explique Alice Ronfard. D’où la scène presque vide, « sauf une table, la table de la réflexion, du jeu qui devient tréteau de théâtre, cercueil, etc. ».

Candide se lit comme une invitation à la liberté d’esprit, mais la célèbre morale du conte (« Il faut cultiver notre jardin ») se fonde aussi sur une valorisation du travail comme valeur première qui permet d’accéder à un bonheur simple. Impossible, pour Lemieux et Ronfard, de finir le spectacle sur cette morale ambiguë qui, pour un lecteur contemporain, peut s’interpréter à la fois comme un happy end mièvre ou un désengagement du monde (rien ne sert d’essayer de réfléchir, travaillons pour rendre la vie supportable).

« Si on avait seulement voulu faire du Voltaire, on aurait fini comme ça. Après la fin du conte, j’avais encore des choses à dire. Parce qu’il y a beaucoup d’autres choses chez Voltaire, après Candide, et des choses plus fortes, plus belles », explique Pierre-Yves Lemieux. Alice Ronfard renchérit : « Le voyage se fait aussi dans la construction du spectacle. La prise de parole finale est complètement dans la modernité. Je trouvais ça intéressant de transporter cette cérémonie pour qu’on finisse sur le droit de parole. Je crois que le spectacle invite à prendre parole, à dire les choses. Il faut prendre la parole; c’est un privilège à utiliser et, ça, c’est politique pour moi. »

Candide ou l’Optimisme

Texte : Pierre-Yves Lemieux, d’après Voltaire. Mise en scène : Alice Ronfard. Au Théâtre du Nouveau Monde du 11 septembre au 6 octobre 2018.