«Écoutez nos défaites»: une guerre à terminer

«On partage les mêmes angles de vue, les mêmes pôles d’intérêt», dit Roland Auzet de sa collaboration — la deuxième déjà! — avec l’équipe de Prospero, notamment Carmen Jolin, la directrice artistique du théâtre situé rue Ontario.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «On partage les mêmes angles de vue, les mêmes pôles d’intérêt», dit Roland Auzet de sa collaboration — la deuxième déjà! — avec l’équipe de Prospero, notamment Carmen Jolin, la directrice artistique du théâtre situé rue Ontario.

Indéniablement, Roland Auzet se sent de plus en plus chez lui entre les murs du théâtre Prospero. Après avoir été invité par la directrice artistique, Carmen Jolin, à présenter Dans la solitude des champs de coton en 2016, une relecture féminine du célèbre face-à-face de Koltès, un spectacle en tout point captivant, voilà que le metteur en scène français adapte ces jours-ci Écoutez nos défaites, le roman de Laurent Gaudé, avec une équipe presque entièrement québécoise.

« Depuis le début, explique Jolin, la relation avec Roland se déroule de manière artistiquement et humainement chaleureuse. D’abord, il y a eu la réception du Koltès, excellente. Puis, la lecture publique d’Écoutez nos défaites à l’occasion de l’événement Territoires de paroles, qui laissait clairement entrevoir le potentiel théâtral du texte. » Auzet ajoute : « On partage les mêmes angles de vue, les mêmes pôles d’intérêt sur le plan du rapport au monde, de la vie au sein de la cité, en somme de tout ce qui concerne le politique. Ce sont ces préoccupations communes qui nous permettent d’inventer ensemble. »

Résonner avec le monde

Du roman de Laurent Gaudé, en partie historique, où sont notamment évoqués le général Grant écrasant les confédérés, Hannibal marchant sur Rome et Hailé Sélassié se dressant contre l’envahisseur fasciste, on a choisi d’extraire l’essentiel de la relation entre les deux personnages principaux, nos contemporains. Fidèle collaborateur de Roland Auzet, le comédien Thibault Vinçon incarne Sullivan Sicoh, dit Job, un ancien membre des commandos d’élite américains qui a participé à la capture et à l’exécution de Ben Laden à Abbottabad et qui est maintenant soupçonné de divers trafics. Gabriel Arcand campe quant à lui Assem Graïeb, un agent des services secrets français chargé d’enquêter sur Sicoh.

« C’est un très beau texte, fort pertinent, affirme Jolin. Il est d’une grande actualité, bien entendu, mais il propose surtout une manière singulière d’aborder les conflits à notre époque, de les donner à voir et à entendre, à ressentir et à comprendre, pour ainsi dire de l’intérieur. »

Auzet, qui orchestre ici un nouveau face-à-face, joute oratoire entre deux individus dont la relation est aussi trouble que fascinante, n’hésite pas à comparer la mise en scène à de la tauromachie. « Quand on présente un texte au plateau, il faut en juger et en jauger le magnétisme. S’il résiste, passe le test, on peut alors s’engager dans un acte rituel qui permettra aux mots de résonner avec le monde. C’est précisément ce qui se produit avec Écoutez nos défaites. »

Ces deux hommes, dont Roland Auzet estime qu’ils ont « du sang jusqu’au cou », Carmen Jolin les considère comme des « acteurs de la guerre » : « Je dis ça au sens où ils racontent une expérience directe, qu’ils traduisent l’état d’esprit dans lequel ils sont au moment où ils doivent obéir à des ordres qui auront de lourdes conséquences. Leurs points de vue, notamment sur les notions de victoire et de défaite, de réussite et d’échec, et même de progrès, des concepts qui s’incarnent aussi dans nos vies de tous les jours, sont assez uniques. »

À quoi sert la guerre ?

Au tout début de sa mission, après avoir discuté une seule fois avec Job, Assem formule cette réflexion : « De quoi suis-je le soldat, alors ? Dans cette époque où le monde n’est ni en guerre ni en paix, où la menace est diffuse et permanente, quelle peut être la victoire lorsque tout continue sans cesse ? » Ainsi, l’air de rien, le dialogue interroge le sens de la guerre au XXIe siècle, son bien-fondé, en somme son éthique. Une phrase apparaissant sur la quatrième de couverture du livre publié chez Actes Sud résume bien l’essence de l’œuvre : « Un roman inquiet et mélancolique qui constate l’inanité de toute conquête et proclame que seules l’humanité et la beauté valent la peine qu’on meure pour elles. »

« Depuis la nuit des temps, estime Auzet, toutes les civilisations se sont édifiées sur des conflits. Pas une ne s’est construite sans mettre à mal une population ou un territoire. C’est pour ainsi dire intrinsèquement constitutif de notre rapport à l’évolution. Une fois qu’on sait ça, la question que pose la pièce est la suivante : est-il possible d’imaginer une guerre juste ? C’est là où ce théâtre devient éminemment populaire, c’est-à-dire qu’il ramène chaque spectateur à sa responsabilité d’être humain dans la cité. »

Depuis la nuit des temps, toutes les civilisations se sont édifiées sur des conflits. Pas une ne s’est construite sans mettre à mal une population ou un territoire.

Le spectacle, coproduit avec la compagnie de Roland Auzet, Act Opus, permettra au Groupe de la Veillée de renouer avec la tournée, une part importante de son activité dans les années 1980 et 1990. Ainsi, Écoutez nos défaites visitera la France et la Suisse, mais aussi Longueuil et Toronto. Les spectateurs iront à la rencontre d’une partition substantielle, cela ne fait pas de doute, mais ils risquent fort de découvrir également une esthétique franche, rigoureuse, celle d’un homme de théâtre qui, rappelons-le, est de surcroît compositeur, fortement préoccupé par les questions de sonorité, de rythme et de musicalité.

À propos du dispositif qu’il a imaginé avec Nicolas Descôteaux (éclairages), Fruzsina Lanyi (costumes et scénographie) et Pierre Laniel (vidéo), on arrive en terminant à soutirer au créateur quelques informations. « Je peux vous dire que la technologie est mise au service de la narration, de la dramaturgie et de la pensée. Ce que j’ai voulu traduire, c’est la manière dont les personnages se cherchent, la façon dont ils se traquent en utilisant notamment Skype, l’un de ces outils qui modifient considérablement le rapport entre les humains et qui ont pour la plupart été développés dans un contexte militaire. Depuis la création de l’arbalète, c’est-à-dire la fin du corps à corps, guerre et innovations technologiques ont toujours marché main dans la main. »

Écoutez nos défaites

Texte : Laurent Gaudé. Adaptation : Agathe Bioulès et Laurent Gaudé. Mise en scène : Roland Auzet. Une coproduction du Groupe de la Veillée et de la compagnie Act Opus. Au théâtre Prospero du 10 au 22  septembre, puis en tournée à Limoges, Neuchâtel, Colmar, Longueuil et Toronto.