«Le reste vous le connaissez par le cinéma»: la démocratie en question

La pièce démontre que le monde n’a pas changé: les élections canadiennes consacrent «l’alternance rouge-bleu depuis 150 ans!» rappelle Christian Lapointe.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La pièce démontre que le monde n’a pas changé: les élections canadiennes consacrent «l’alternance rouge-bleu depuis 150 ans!» rappelle Christian Lapointe.

En cet automne électoral, les projets de Christian Lapointe, qui se « télescopent les uns dans les autres », semblent former un tout cohérent. Alors que vient de s’amorcer sa vaste entreprise politico-théâtrale, Constituons !, une série d’assemblées constituantes donnant la parole à des citoyens représentatifs du Québec — et qui déboucheront sur un spectacle documentaire au prochain Festival TransAmériques —, le metteur en scène monte Le reste vous le connaissez par le cinéma, à l’Espace Go. Une pièce montrant la « fondation » du monde dans lequel on vit toujours. Et pour le créateur, notre démocratie « de pacotille » a beau être le moins mauvais des régimes, on en a hérité sans la choisir, et elle a « peut-être toujours été malade ».

Après Dans la République du bonheur (2015), Lapointe renoue avec Martin Crimp, qu’il considère comme le dramaturge de notre temps. Un grand auteur qui, par sa façon de remettre en question le monde, sa maîtrise « très raffinée » de l’écriture, comme les thématiques de son œuvre est au plus près de son époque. Dans cette pièce créée en 2014 à Hambourg, le Britannnique revisite Les Phéniciennes d’Euripide, basée sur le mythe d’Œdipe. Après avoir appris la nature incestueuse de son union avec Jocaste, leurs fils se sont entendus pour partager le pouvoir. Mais lorsque l’aîné refuse de céder le trône à son frère au bout d’un an, la guerre menace Thèbes. Ou quand le changement de pouvoir à date fixe dérape…

« Finalement, on a le choix entre la tyrannie ou la tyrannie par alternance », lance Christian Lapointe. La pièce démontre que le monde n’a pas changé : les élections canadiennes consacrent « l’alternance rouge-bleu depuis 150 ans ! » rappelle-t-il. Et dans notre « démocratie » à système uninominal à un tour, on peut gouverner « sans système de révocation des élus après n’avoir récolté qu’un sixième des voix ».

Le créateur souligne aussi que « la démocratie est une extension de la culture guerrière : on vend des blindés, on fait partie de l’OTAN… » Bref, l’idée est que « la société occidentale a été construite sur un concours de petits gars qui veulent pisser plus loin l’un que l’autre. Et ça ne rappelle pas du tout Vladimir Poutine et Donald Trump », ironise-t-il.

La pièce de Crimp donne toutefois un rôle de premier plan aux femmes, de Jocaste à sa fille Antigone, saisie à l’orée de sa rébellion. Surtout, le récit est vu par un chœur féminin : les Phéniciennes. « Dans un premier temps, c’est comme si elles en faisaient la mise en scène », soufflant leurs répliques aux personnages. Une façon de remettre en question la notion de l’autodétermination humaine, la provenance de nos idées.

Le rôle des « filles » n’est pas monolithique. « Elles sont à la fois celles qui réfutent ce qui se produit, mais aussi celles qui le reconduisent. Crimp se tient toujours sur une espèce de ligne de crête, où il expose plusieurs possibles et ne nous dit pas quoi penser. Mais il souligne certainement qu’il y a une potentialité de révolte chez ces jeunes filles. » Ce que la Québécoise Martine Delvaux a appelé Les filles en série dans son essai. « Ce qui est formidable », ajoute-t-il, c’est que ce chœur, qui pose des énigmes au public, incarne aussi « la » sphinx.

Sis d’abord dans une salle de classe, le spectacle — qui aborde aussi cette part d’irrationnel que l’humain raisonnable aimerait bien rejeter — bascule ensuite dans une logique du rêve. Avec ce premier spectacle financé par le Fonds national de création du CNA, ce qui a permis d’embaucher 14 interprètes, Lapointe sent qu’il dispose d’un « peu plus de latitude que d’habitude », tout en préservant sa liberté de créateur indépendant.

Le mythe grec pour les nuls

C’est ainsi que le metteur en scène qualifie la vulgarisation « très au ras des pâquerettes » du récit originel par Martin Crimp. Une comédie grotesque, avec un « côté potache », mais qui donne pourtant accès à la profondeur tragique, « lorsqu’on ne s’y attend pas ». La traduction du texte posait un réel défi. « C’est à la fois très écrit et très proche d’un langage parlé quotidien, mais avec une largeur tragique. Ces trois dimensions cohabitent. »

La langue québécoise, qui n’en est pas une de pouvoir, fait beaucoup ressortir l’humour de la pièce, constate-t-il. « Autant il m’arrive de faire des œuvres très slick, tranchantes, autant ces dernières années, j’aime aller dans la culture pop, ou aborder le monde par notre spectre à nous. Sans nous excuser de notre culture. »

C’est d’ailleurs au théâtre d’été, un genre qu’il ne méprise nullement — il s’y rend une fois tous les quelque trois ans et se « tape sur les cuisses »… —, qu’il a repéré son interprète de Jocaste. Allé encourager Marc Béland, il a découvert la « puissance » de Nathalie Mallette, une actrice un peu disparue des scènes montréalaises, capable de jouer les registres sérieux et comique.

Chez Dubé

L’inclassable créateur aime aller là « où on ne l’attend pas ». On pourrait en dire autant de sa relecture de Marcel Dubé, dont il présentera Les beaux dimanches à La Chapelle en décembre. Une reprise d’un spectacle monté avec l’une de ses anciennes classes de finissants à l’École nationale de théâtre.

Il voit dans l’œuvre de 1965 « une pièce maîtresse de notre dramaturgie » — un théâtre tellement jeune que ses pièces sont en voie de passer au répertoire. Photographie de son époque, elle peut parler encore de la nôtre, une fois transposée avec des codes performatifs actuels. Les beaux dimanches, dit-il, c’est « le lendemain de brosse de la société québécoise », une métaphore de l’avortement de son projet collectif. « Et puisque les jeunes acteurs jouent tous les rôles, c’est comme s’ils faisaient la critique de leurs grands-parents » : ces hippies devenus des yuppies ayant abandonné leurs rêves…

Le reste vous le connaissez par le cinéma

Texte de Martin Crimp, d’après Euripide, traduction québécoise et mise en scène de Christian Lapointe, dramaturgie d’Andréane Roy, coproduction Espace Go, Carte blanche et Théâtre français du Centre national des arts, du 11 septembre au 6 octobre, à l’Espace Go.