«Kanata» sera finalement présentée à Paris

Plusieurs groupes autochtones avaient dénoncé la pièce, qui traite de la relation entre les Blancs et les Autochtones, parce qu’elle n’incluait aucun artisan des Premières Nations.
Photo: Michèle Laurent Plusieurs groupes autochtones avaient dénoncé la pièce, qui traite de la relation entre les Blancs et les Autochtones, parce qu’elle n’incluait aucun artisan des Premières Nations.

La controversée pièce Kanata, de Robert Lepage, sera finalement présentée plus tard cette année par le Théâtre du Soleil à Paris.

Par communiqué, le Théâtre a indiqué mercredi qu’en accord avec Robert Lepage, il a décidé « de poursuivre avec lui la création [du] spectacle et de le présenter au public aux dates prévues sous le titre Kanata – Épisode 1 : La controverse.

Ex Machina, la compagnie de production de Robert Lepage, avait annoncé plus tôt cet été l’annulation du spectacle, faute de moyens, puisque les coproducteurs nord-américains avaient retiré leurs billes du projet dans la foulée d’une controverse.

Plusieurs groupes autochtones avaient en effet dénoncé la pièce, qui traite de la relation entre les Blancs et les Autochtones, parce qu’elle n’incluait aucun artisan des Premières Nations.

Robert Lepage et la femme de théâtre Ariane Mnouchkine, qui produisait le spectacle, avaient eu une rencontre avec les intervenants, mais la grogne ne s’était pas calmée.La troupe de théâtre avait alors annoncé qu’elle réfléchirait à l’avenir du spectacle.

On va pouvoir voir, juger, détester ou aimer Kanata. C’est une victoire de la liberté artistique sur les censeurs et sur les producteurs qui n’ont pas de force morale.

 

« Après avoir […] pris le temps de réfléchir, d’analyser, d’interroger et de s’interroger, Ariane Mnouchkine et le Théâtre du Soleil sont finalement arrivés à la conclusion que Kanata, le spectacle en cours de répétition […] n’appelle ni à la haine, ni au sexisme, ni au racisme, ni à l’antisémitisme ; qu’il ne fait l’apologie d’aucun crime de guerre ni ne conteste aucun crime contre l’humanité ; qu’il ne contient aucune expression outrageante, ni terme de mépris ni invective envers une personne ou un groupe de personnes en raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, ou une religion déterminée », indique le Théâtre d’entrée de jeu.

La troupe a ajouté qu’elle n’avait pas l’obligation de « céder aux tentatives d’intimidation idéologique en forme d’articles culpabilisants, ou d’imprécations accusatrices, le plus souvent anonymes, sur les réseaux sociaux ».

Les artisans de la pièce souhaitent maintenant donner aux spectateurs l’occasion de voir le spectacle et de se faire eux-mêmes une opinion.

« Une fois le spectacle visible et jugeable, libre alors à ses détracteurs de le critiquer âprement et d’appeler à la sanction suprême, c’est-à-dire à la désertification de la salle. Tous les artistes savent qu’ils sont faillibles et que leurs insuffisances artistiques seront toujours sévèrement notées. Ils l’acceptent depuis des millénaires », indique-t-on.

En après-midi, mercredi, la compagnie de Robert Lepage, Ex Machina, a publié un bref communiqué dans lequel elle précise que le Théâtre du Soleil produira Kanata « avec ses propres moyens ».

Elle ajoute que Robert Lepage assurera la mise en scène sans rémunération et à titre personnel.

« Victoire de la liberté artistique »

La décision d’annuler la pièce avait suscité différentes réactions. Certains, comme l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador, avaient indiqué que les événements offraient une bonne occasion de réfléchir.

Le gouvernement libéral, le Parti québécois et la Coalition avenir Québec avaient, de leur côté, dénoncé la décision d’annuler le spectacle, jugeant qu’il était important de protéger la liberté d’expression.

Appelé mercredi à commenter cette annonce, le chef du Parti québécois, Jean-François Lisée, a d’ailleurs salué la décision du Théâtre du Soleil, qu’il voit comme une « victoire de la liberté artistique ».

« On va pouvoir voir, juger, détester ou aimer » Kanata. « C’est une victoire de la liberté artistique sur les censeurs et sur les producteurs qui n’ont pas de force morale. Bravo Ariane Mnouchkine, bravo Robert Lepage », a-t-il lancé.

Appelé à préciser qui il pointait en parlant de « censeurs », M. Lisée a indiqué qu’il parlait de « tous ceux qui disent que, si tu n’as pas participé à l’événement, si tu n’as pas la bonne couleur, si t’es pas de la bonne religion, tu ne peux pas parler de ça ».

« Je pense que la liberté artistique, c’est l’artiste qui peut se saisir de n’importe quel aspect de la grande richesse humaine, le retravailler, l’interpréter, en faire une création qui sera soumise à la critique », a-t-il avancé.

« L’art émeut, éclaire, dérange et parfois choque, alors elle [la pièce Kanata] émouvra, elle éclairera ou elle choquera. C’est le rôle de l’art dans notre société de faire ça. »

L’annulation de Kanata était survenue après celle de SL?V, un autre spectacle de Robert Lepage qui n’avait eu que quelques représentations au Théâtre du Nouveau Monde, à Montréal, sous les cris des manifestants, avant d’être annulé. Les créateurs avaient été accusés d’exploiter l’histoire des Afro-Américains, dont le triste héritage de l’esclavage, sans leur faire de place dans la production.

Kanata doit prendre l’affiche à compter du 15 décembre.