L’indépendance entre en scène à Édimbourg

Chaque soir du mois d’août devant le public de l’hétéroclite festival Fringe d’Édimbourg, des comédiens québécois et écossais jouent une partition qui emmêle réalité et fiction et qui délie les langues en français comme «in english».
Photo: Sally Jubb Chaque soir du mois d’août devant le public de l’hétéroclite festival Fringe d’Édimbourg, des comédiens québécois et écossais jouent une partition qui emmêle réalité et fiction et qui délie les langues en français comme «in english».

Elles sont deux petites nations qui rêvent toujours de devenir pays, même si le mot « nationalisme » fait de plus en plus frémir le monde occidental. Dans Première neige / First Snow, l’auteur Philippe Ducros et le metteur en scène Patrice Dubois unissent leurs voix à celles des coauteurs écossais Davey Anderson et Linda McLean pour dessiner les contours d’un nationalisme « inclusif » adapté à notre époque.

Lumière sur une maison de campagne agitée par une conversation houleuse. La famille d’Isabelle, certes dysfonctionnelle, est unie par l’espoir de voir apparaître deux nouveaux pays sur la carte du monde. Mais pas à n’importe quel prix. Se méfiant des politiques identitaires qui opposent le « nous » aux autres, les auteurs ont inventé des personnages qui discutent de démocratie et de pluralisme, se rappelant tantôt la République rêvée par les Patriotes de 1839, tantôt une Écosse plus démocrate que jamais en marge du référendum de 2014.

On n’a pas réussi au Québec à atteindre cet idéal démocratique de débat inclusif sur la souveraineté, mais je pense qu’on y aspire. Se comparer aujourd’hui avec l’Écosse permet de se poser la question de l’indépendance en termes contemporains et actuels.

Chaque soir du mois d’août, devant le public de l’hétéroclite festival Fringe d’Édimbourg, des comédiens québécois et écossais jouent cette partition qui emmêle réalité et fiction et qui délie les langues en français comme in English. Chapeautée par le Théâtre PAP, Hotel-Motel et le National Theatre of Scotland, la coproduction distend son intrigue entre le passé et le présent et brise les frontières entre les acteurs et leurs personnages.

Soudain, sur la scène du King’s Hall d’Édimbourg, la comédienne Isabelle Vincent semble parler en son propre nom. Puis, l’acteur écossais d’origine congolaise Thierry Mabonga évoque sa propre histoire d’immigration. « On a voulu emmêler le fictionnel et le réel parce que nos rêves d’indépendance, qui sont bien concrets, incluent toujours une part de fantasme, explique Philippe Ducros. La pièce déploie cet imaginaire et tente de l’accrocher à des perspectives contemporaines, qui sont portées par les acteurs parlant en partie en leur propre nom. »

Un référendum presque gagné

Reculons jusqu’en 2014. Par un historique soir de septembre, l’Écosse a bien failli divorcer du Royaume-Uni. Sceptique, Philippe Ducros vit l’événement à Glasgow en compagnie de ses coauteurs. Eux sont galvanisés par une montée spectaculaire du Oui dans les sondages et pensent atteindre leur pays rêvé. Il ne se produira rien de tel. Mais la petite nation aura néanmoins donné au reste du monde une leçon de démocratie. C’est en partie cet état d’esprit, ce grand et vibrant dialogue collectif, que la pièce tente de déployer.

« Le processus politique et démocratique entourant le référendum de 2014 a été la plus grande excitation que j’ai connue de mon vivant pour la chose publique, s’enthousiasme Davey Anderson. Le fait d’imaginer quel pays on désirait nous a permis de nous poser toutes les grandes questions sociales et humaines que la politique institutionnalisée n’ose jamais aborder de cette manière aussi totale. »

Avec un impressionnant taux de participation de 84,6 %, précédé de plusieurs mois de débats de haute tenue, l’Écosse a en effet impressionné le monde entier pendant ce processus référendaire qui a également mobilisé, ô joie, une grande partie de la jeunesse du pays. Un rêve de baby-boomers, l’indépendance ? Certainement pas en Écosse.

Photo: Sally Jubb La comédienne québécoise Isabelle Vincent, sur scène avec l’acteur écossais d’origine congolaise Thierry Mabonga.

« Quand on compare ça au processus du Brexit, renchérit Linda McLean, ça a été incroyable en Écosse de dialoguer au sujet de la nation à naître, dans une perspective de réflexion profonde sur notre avenir commun. La rhétorique du Brexit est fondée sur la division. Alors que le nouveau pays écossais s’envisageait sous le signe d’une réflexion sur ce qui nous unit. »

Voilà ce à quoi tendait aussi le Québec de 1995, selon Philippe Ducros, malgré le discours de Parizeau sur le vote ethnique que l’histoire garde douloureusement en mémoire. « On n’a pas réussi, au Québec, à atteindre cet idéal démocratique de débat inclusif sur la souveraineté, mais je pense qu’on y aspire. Se comparer aujourd’hui à l’Écosse permet de se poser la question de l’indépendance en termes contemporains et actuels. L’accession à l’indépendance, plus qu’une question identitaire et linguistique, devrait être une question d’affranchissement politique et de santé démocratique, dans l’ici-maintenant. » Ce qui n’exclut évidemment pas complètement l’enjeu de la langue, abordé ici et là au fil de l’heure et demie de spectacle.

L’économie contre l’indépendance

Au Canada ou au Royaume-Uni, le principal frein aux projets de pays vient des puissances économiques et se nourrit de la peur de la débandade fiscale. Le spectacle imaginé par Ducros et consorts décortique cette idée selon plusieurs angles, notamment par le biais d’un personnage plus conservateur incarné par Harry Standjosfki.

Impossible d’ignorer ces arguments économiques. Mais les affronter de plein fouet est une manière, selon Ducros et consort, de lancer le débat sur des enjeux concrets de notre époque et sur des bases plus inclusives, loin de la question d’une identité « pure laine » ou de l’affirmation linguistique. « Il faut par exemple édifier un pays pour lutter contre les projets de pipeline ne faisant miroiter que des profits et aucun bienfait social », pense Ducros. L’Écosse, bien plus sociale-démocrate que ses voisins du Royaume-Uni?, a aussi donné cette coloration aux discussions dans le camp du oui en 2014.
 


Au-delà de ce jeu de puissance entre impératifs économiques et bien commun, penser un nationalisme inclusif implique aussi de se montrer conscient de la vraie diversité de la société et des autres structures de pouvoir à démonter. La pièce évoque notamment le racisme et le néocolonialisme — des réalités visiblement partagées à parts égales par l’Écosse et le Québec. Food for thought.

Première neige / First Snow

Au Fringe d’Édimbourg, dans la programmation du Canada Hub, jusqu’au 26 août. Au Théâtre de Quat’Sous du 26 février au 23 mars 2019. Une coproduction Théâtre PAP, Hotel-Motel et National Theatre of Scotland.