Quand la génération Y faisait la révolution

Ricard Soler i Mallol et Mireille Camier veulent raconter, à travers «Give Me a Revolution», les destins personnels qui ont tissé les grands mouvements abordés.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Ricard Soler i Mallol et Mireille Camier veulent raconter, à travers «Give Me a Revolution», les destins personnels qui ont tissé les grands mouvements abordés.

C’était autour de 2010. Un vent de contestation et d’espoir semblait souffler sur plusieurs coins du monde. Offert en laboratoire au ZH Festival, Give Me a Revolution met en dialogue, grâce à la télé-présence, quatre artistes ayant participé à l’un de ces mouvements citoyens. Ce que la co-metteuse en scène Mireille Camier nomme « les révolutions de la génération Y ». « L’idée est de se demander comment ces révolutions ont influencé notre façon de vivre, notre époque. C’est aussi un peu de voir comment elles ont été influencées par l’Internet, lequel peut influer de façon positive sur [notre capacité] à interagir. Et se demander, en fait, comment les changements collectifs peuvent arriver. »

Alors que Jean-François Boisvenue, VJ et ex-manifestant du Printemps érable montréalais, sera sur scène, on pourra voir par vidéo le Barcelonais David Teixidó (les Indignés, en 2011), Ons Trabelsi de Tunis (la révolution du Jasmin, 2011) et Rambod Vala, de Téhéran (la Révolution verte, 2009). « Pour les Iraniens, c’est dangereux de parler de ça », souligne l’autre cocréateur, Ricard Soler i Mallol, qui est allé là-bas choisir leur candidat. « Beaucoup de gens qui ont participé à cette révolution sont en prison encore aujourd’hui. Plusieurs Iraniens étaient intéressés par le projet, mais ne voulaient pas courir de risques. »

Peut-on vraiment rapprocher ces divers mouvements ? « C’est ça, le projet : on essaie de voir leurs points communs et leurs différences, si on peut les comparer, répond le créateur originaire de Barcelone. À un niveau abstrait, ces mouvements partagent les mêmes caractéristiques : ils étaient organisés beaucoup à travers les réseaux sociaux ; tous cherchaient une démocratie plus directe, participative, plus de droits sociaux. Mais dans chaque ville, le mouvement s’est déclenché à cause d’un événement très local. C’est aussi ce qui est intéressant : ce point de départ [particulier] d’un mouvement qui devient universel. »

Mireille Camier voit le point de convergence dans une volonté d’agir, un désir de se sortir d’une situation dans laquelle on se sent coincé. « On sonde ce désir de changer les choses, cette perspective qu’on vit au début de la vingtaine. » C’est ce qui permet d’inclure dans le portrait la contestation étudiante québécoise, même si l’événement n’appartient pas à la même échelle qu’un soulèvement contre une dictature. La créatrice en convient. « Mais la revendication sur les droits de scolarité était quand même la petite chose dans la grande : un questionnement sur le système, sur le néolibéralisme. C’est pourquoi, je pense, le Printemps érable a été fortement influencé par ce qui se passait dans d’autres pays. Il n’aurait pas été aussi fort sans les mouvements internationaux : le Printemps arabe ou [la mouvance] Occupy. »

Parcours humains

L’approche de Give Me a Revolution se veut de toute façon plus humaine que politique. « On cherche à raconter des histoires personnelles, pas de grands manifestes politiques », note Ricard Soler i Mallol. Les participants témoignent de ce qu’ils ont vécu et de la façon dont cette époque a transformé leur vie. Ces manifestations, qui leur ont apporté des émotions « très intenses », ont laissé une trace intime. « Tous nos acteurs ont été pris dans une énergie de soulèvement, et huit ou dix ans plus tard, il y a un recul pour voir ce qui est arrivé avec cette énergie. On cherche où on est rendus. Et si c’est encore possible de vivre ça. »

À un niveau abstrait, ces mouvements partagent les mêmes caractéristiques : ils étaient organisés beaucoup à travers les réseaux sociaux ; tous cherchaient une démocratie plus directe, participative, plus de droits sociaux

Chose certaine, ces rassemblements dans l’espace public ont été facilités par les réseaux sociaux. Un univers impossible à complètement réprimer. « Pour moi, le 1984 d’Orwell ne pourrait pas marcher à cause des réseaux sociaux. En Iran, le gouvernement est très restrictif avec Internet, mais [les gens] trouvent toujours une façon de communiquer pour organiser des rencontres. En Espagne, on l’a vécu aussi : lorsqu’on fait un mouvement subversif contre le gouvernement, il faut trouver une voie de communication qui n’est pas contrôlée. »

Internet permettra aussi de connecter — espérons-le — ces quatre artistes à des kilomètres l’un de l’autre. Et d’offrir un échange, explique Mireille Camier. « Chacun raconte son histoire, mais de façon assez fragmentée, pour vraiment créer un dialogue entre les récits. Il y a aussi un certain dialogue entre eux sur la thématique. » L’oeuvre loge entre le théâtre documentaire et la performance, mettant en lumière l’instantanéité de la représentation en temps réel et visant un rapport direct avec le public. « On est dans une interaction où l’histoire de l’un influence celle de l’autre. »

Aux projections en vidéoconférence s’ajouteront des photos et des vidéos liées aux révolutions. Mais aussi la présence d’objets significatifs expédiés par les participants. L’étape au ZH — une version préliminaire où l’anglais ne sera pas sous-titré — permettra aux créateurs de tester le langage de la télé-présence. De s’interroger sur la question de la présence sur scène. « Le défi scénaristique, c’est de créer un espace de dialogue. Comment [incarner] le spectacle physiquement, pas seulement à travers les projections ? »

La création de Give Me a Revolution a déjà trouvé une niche dans la prochaine saison du théâtre La Chapelle.

Give Me a Revolution

Direction artistique : Mireille Camier. Mise en scène : Mireille Camier et Ricard Soler i Mallol. Scénographie : Cassandre Chatonnier. Une présentation de Productions Quitte ou Double et Obskené, à la Maison de la culture Maisonneuve, le 9 août.