Le spectacle «Kanata» ne vivra pas

Robert Lepage photographié avec des comédiens lors d’une répétition de «Kanata»
Photo: Michèle Laurent Robert Lepage photographié avec des comédiens lors d’une répétition de «Kanata»

Le différend avec les communautés autochtones a eu raison du spectacle Kanata. Robert Lepage a annoncé jeudi, par l’entremise de la compagnie Ex Machina, qu’il annulait le projet. Le retrait de l’aventure de certains coproducteurs l’aurait amené à prendre cette décision.

« La controverse infiniment complexe et souvent agressive dans laquelle baigne le spectacle touche maintenant des coproducteurs nord-américains qui s’y intéressaient, et dont certains nous annoncent aujourd’hui leur retrait, lit-on dans le communiqué de presse d’Ex Machina. Sans leur apport financier, il ne nous est pas possible de compléter la création de Kanata avec le Théâtre du Soleil. Nous mettons donc un terme au projet. »

Après l’affaire SLĀV, spectacle sur l’esclavage monté pour le Festival international de jazz de Montréal, l’homme de théâtre est dans l’obligation d’abandonner un deuxième projet en juillet. Il n’a pas été possible de connaître les pertes financières engendrées par sa décision, ni la véritable raison qui a entraîné le retrait des producteurs.

Destiné à être créé en décembre à Paris sous l’égide du Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine, Kanata s’annonçait comme une relecture de l’histoire du Canada « à travers le prisme des rapports entre Blancs et Autochtones ». Le spectacle était soutenu par un troisième partenaire, Park Avenue Armory, voué à des projets non conventionnels. Ce dernier n’a pas répondu à nos questions.

Manifestée d’abord sous forme d’une lettre publiée dans Le Devoir, l’indignation des Autochtones avait soulevé une nouvelle fois le débat entre liberté créatrice et appropriation culturelle. Ils reprochaient à Lepage et Mnouchkine de ne pas travailler avec des créateurs et des interprètes issus de leurs communautés.

La décision peut surprendre, d’autant plus qu’elle survient une semaine après une rencontre entre les concepteurs de Kanata et les représentants autochtones. Robert Lepage et Ariane Mnouchkine n’avaient pas accepté de recommencer le travail créatif, mais s’étaient montrés ouverts à de futures collaborations, ce qui avait été perçu d’un bon oeil.

Le ton du communiqué d’Ex Machina poursuit dans ce sens : « Nous réitérons l’invitation exprimée à nos interlocuteurs du 19 juillet : les portes du Diamant leur seront largement ouvertes, et nous espérons qu’ils en profiteront. »

Il n’a pas été possible de savoir si les intentions du Théâtre du Soleil étaient similaires. La réponse reçue de Paris laisse cependant croire que l’annulation de Kanata a été précipitée. « Ariane Mnouchkine est actuellement au Japon, nous ne pourrons reprendre contact qu’à partir de [vendredi]. En raison de ce voyage, il est probable qu’elle réserve ses réponses pendant quelques jours », écrit un de ses collaborateurs.

La réaction des Autochtones

Les « signataires autochtones » (de la lettre dans Le Devoir) ont exprimé leur surprise et leur peine. « Nous sommes attristés de la décision prise par Robert Lepage d’annuler le spectacle Kanata puisqu’en aucun cas nous n’avons cru que cette conclusion serait une solution au manque de collaboration constaté », lit-on dans leur communiqué.

« Nous soutenons les créateurs et défendons la liberté d’expression artistique », précisent-ils, avant de souhaiter que l’ouverture manifestée par Ex Machina « permettr[a] d’avancer ensemble ».

« Personne ne souhaitait l’annulation [de Kanata], insiste au téléphone Alexandra Lorange, la juriste attikamek membre du collectif. On souhaitait un dialogue, une collaboration. L’histoire doit être racontée, mais ensemble. »

« On va nous accuser de nous en prendre à la liberté d’expression ; ce n’est pas le cas, proteste pour sa part l’acteur huron-wendat Charles Bender. On a longtemps été écartés de l’histoire générale et des histoires qui nous concernent. Ne nous contournez plus, c’est ce qu’on demande. »

Kevin Loring n’a ni signé la lettre ni assisté à la rencontre avec Lepage et Mnouchkine. Mais de sa chaise de directeur artistique du Théâtre autochtone au Centre national des arts, à Ottawa, il est bien placé pour être interpellé avec un peu de recul.

La décision, qui l’a aussi surpris, n’est pas « morale, mais financière », note-t-il. Dans ce sens, croit le gestionnaire, c’était la « bonne décision, malheureusement ».

« J’imagine que le producteur américain a senti que ça chauffait et n’a pas voulu revivre l’expérience de SLĀV », commente Kevin Loring, qui espère que Kanata servira de leçon à tous.

« Une histoire de relations avec les Autochtones ne peut être racontée sans leur point de vue, insiste-t-il. Ce qui a surtout choqué, c’est qu’on allait aborder des thèmes récents et encore douloureux, comme ceux des pensionnats et de la disparition de femmes autochtones. »

La réaction des partis politiques

À Québec, la classe politique a réagi. La ministre de la Culture, Marie Montpetit, déplore le sort de Kanata. « Personne n’y gagne ; ni les créateurs, ni les nations autochtones, ni le public. C’est une occasion manquée de découvrir l’oeuvre d’un grand créateur québécois et de parler de la culture autochtone. Les dernières semaines nous ont rappelé l’importance du dialogue et de l’ouverture à l’autre », dit-elle.

La CAQ et le PQ craignent un recul pour la liberté de création et appellent à des issues plus saines. Selon un attaché de presse de la CAQ, Ewan Sauves, « nous devons être en mesure de tenir des débats de société importants dans le calme et le respect ». Le chef du PQ, Jean-François Lisée, s’est avancé par gazouillis qu’il défendrait, en tant que premier ministre, Kanata. « Le débat, oui. Le soutien à davantage de diversité dans les arts, absolument. Le recul des libertés, jamais ! »

Pour sa part, Gabriel Nadeau-Dubois, porte-parole de Québec solidaire, s’est rangé du côté des Autochtones, tout en déplorant l’annulation de Kanata. « Cet épisode démontre la nécessité d’avoir une discussion publique sur la place des minorités et des peuples autochtones sur la scène culturelle. Il ne faut pas avoir peur de cette discussion », signale-t-il.

C’est ce que souhaite la missive de Robert Lepage : « Il nous faudra tôt ou tard, y lit-on, tenter de comprendre, calmement et ensemble, ce que sont fondamentalement l’appropriation culturelle et le droit à une expression artistique libre. »

79 commentaires
  • Solange Bolduc - Inscrite 26 juillet 2018 13 h 22

    Cela n'annonce rien de bon !

    Merci quand même Robert Lepage de vous être tenu debout!

    Je ne m'inquiète pas pour votre prochaine mise en scène, dans un autre ailleurs, vous êtes parmi les grands !

    Je m'inquiète , par contre, de ce que les «censeurs» s'amusent à détruire, à détruire la beauté du monde, les sentiments humaines qu'on voulait mettre en scène, pour mille et une raisons, mais avant tout au nom de la création et la liberté artistique (ou libre expression) !

    Le mal artistique ronge un bien trop grand nombre,hélas ! On verse dans la Ténèbre délétère !

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 26 juillet 2018 14 h 13

    La rectitude politique a acquis ses lettres de noblesse…

    L'intelligence, pour qui «l’Art est artifice et imitation», doit maintenant céder le haut du pavé aux incultes et aux illettrés pour lesquels le théâtre doit édifier le peuple et servir le «bien» sous peine d'être frappé d'anathème…

    • Raymond Labelle - Abonné 26 juillet 2018 16 h 17

      Et en plus, sans référence au contenu même de la pièce Kanata, dont le texte final était loin d'être achevé (création collective). Alors que par essence, par définition, le théâtre en particulier consiste à incarner autre que soi (un.e comédien.ne incarne un personnage, n'est-ce pas?)

      Dans des interventions antérieures, on faisait la comparaison avec de la censure ou de la tentative de censure comme avec Les Fées ont soif par exemple. Mais au moins, dans des cas comme ceux-ci, la pièce était déjà écrite et on invoquait son contenu pour réclamer de la censure. Au moins, dans d'autres cas, quand l'État censure, il s'agit d'une institution et non d'un groupe privé auto-proclamé selon des critères de légitimité tout autant auto-définis et qui procède par intimidation privée.

      Aurait-on atteint, avec SLAV et Kanata, monter une coche plus haut dans la censure par rapport à la censure plus classique: de la censure préventive, sans égard au contenu de ce qui est censuré, pour cause de non-participation suffisante de personnes à bagage ethnique, voire génétique, déterminé?

      Censure préventive pour cause d'ethnicité, voire de bagage génétique: euh... de la gauche ça?

    • Raymond Labelle - Abonné 26 juillet 2018 21 h 58

      Je m'auto-nuance. Choqué, j'ai fait de l'inflation sémantique. Il ne s'agit pas formellement de censure mais d'un tango d'intimidation et d'auto-censure, pour être plus précis. De la part de ces co-producteurs, il s'agit d'auto-censure. De peur de la controverse. S'il est vrai que les opposants, comme dans SLAV, ont usé d'intimidation, il n'est pas clair qu'ils aient exigé l'annulation du spectacle si certaines conditions n'étaient pas réunies, quoique suggéré, plus fortement pour SLAV. Et on ne sait pas ce qu'ils auraient fait si les spectacles auraient procédé quand même. Quand même un élément de menace, mais pas précis. Disons aussi qu'aussi bien dans le cas de SLAV (le Festival de Jazz dans ce cas) que dans celui de Kanata, les personnes qui se sont retirées du projet se sont laissé intimider assez facilement. Donc, plutôt que de censure parlons plus précisément d'intimidation et d'auto-censure.

      Il aurait été intéressant de trouver la fine ligne où, tout en respectant la liberté d'expression et en acceptant la nature fondamentale du théâtre, il y aurait eu échange et dialogue sur les questions soulevées par les pièces entre autres avec les principaux intéressés. Il y a des autochtones avec qui discuter mais quant aux esclaves américains, il ne reste que leurs descendant.es, et tous les Noirs ne sont pas des descendants d'esclaves ou d'esclaves américains en particulier.

    • Raymond Labelle - Abonné 27 juillet 2018 06 h 56

      M. Beaulé, je vous accorde que perturber un spectacle ou menacer de perturber un spectacle et faire peur aux personnes qui le financent pour en couper les sources financière de réalisation ou, dans d'autres cas, faire peur aux organisateurs pour les inciter à annuler le spectacle n'est pas formellement de la censure. La censure, de façon formelle, ne peut être exercée que par un État. II s'agit ici d'intimidation par des privés visant à faire taire. Si on veut être précis. Par exemple, si la Mafia vent empêcher la tenue d'un spectacle, elle n'a pas l'autorité pour le faire formellement censurer, ce que seul l'État peut faire - elle devra utiliser d'autres moyens.

      Mais on peut peut-être utiliser le mot censure dans un sens plus large que dans son sens strictement formel.

  • Caroline Mo - Inscrite 26 juillet 2018 14 h 36

    Une décision qui va nous diviser

    Voilà une décision qui ne risque pas de nous rapprocher les uns les autres. Je la déplore. Lepage et Mnouchkine sont des metteurs en scène exceptionnels, acclamés partout.

    L'art fait rarement consensus.

    Si tous les artistes-peintres, sculpteurs, écrivains, musiciens, chorégraphes, etc. avaient cédé à la censure, nous aurions des musées, des salles de spectacle et des bibliothèques plutôt dégarnis.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 27 juillet 2018 08 h 25

      Les oeuvres qui restent sont celles qui ont reçu l'aval de la censure, celle-ci ne se limitant pas à interdire l'expression de l'incitation directe à la haine et au meurtre sous peine de sanction pénale, mais désignant plus généralement les résistances que les individus opposent à leurs pulsions intimes sous la pression du sur-moi. On peut bien entendu déplorer les formes que cette censure prend, par exemple quand elle est supportée par un rigorisme moral étouffant ou par un souci d'orthodoxie gauchiste (je blague), mais faire comme si c'était toujours de l'extérieur et de manière inessentielle qu'elle compromettrait la liberté de l'artiste, c'est se faire une idée bien naïve de celle-ci.

  • Raynald Rouette - Abonné 26 juillet 2018 15 h 01

    Il fait bien!


    Il trouvera sûrement, beaucoup d'autres sujets à explorer!

    Ce n'est pas lui, le perdant dans cettre affaire...

    • Louise Collette - Abonnée 27 juillet 2018 08 h 14

      <<Ce n'est pas lui, le perdant dans cette affaire...>>
      Ça c'est sûr, certains ne savent pas reconnaître leurs alliés, leurs amis, pathétique...

  • Raymond Labelle - Abonné 26 juillet 2018 15 h 30

    Une très bonne tribune de moins pour présenter la situation autochtone au monde.

    La question autochtone présentée sans complaisance, faisant état, entre autres, de l'épisode des pensionnats et du pillage dont ils ont été l'objet, dans une pièce où ceux-ci ont largement été écoutés pour en déterminer le contenu, ne sera pas présentée par l'une des plus prestigieuses troupes de théâtre de l'Occident dans une grande capitale culturelle de l'Europe par des gens reconnus artistiquement comme il était originalement prévu.

    Parce que?

    • François Beaulé - Abonné 26 juillet 2018 17 h 38

      Parce que, selon le communiqué, les coproducteurs nord-américains se retirent du projet. On parle donc ici d'une forme de théâtre qui coûte cher. Et donc que le financement français et québécois ne suffit pas.

      On ne peut pas parler de censure. Il n'y a pas de limitation directe de la liberté d'expression. Mais plutôt d'un metteur en scène et de comédiens qui refusent de travailler à bas salaires, qui refusent de s'exprimer gratuitement.

    • Solange Bolduc - Inscrite 26 juillet 2018 20 h 48

      M. Beaulé, je regrette, mais je ne crois pas que l'annulaton du spectacle serait due au manque d'argent, puisque que le manque d'argent viendrait de ceux qui ont eu peur des contestaires, mais surtout du manque de rentabilié du spectacle pour lequel ils auraient investi beaucoup d'argent !
      Comme d'habitude, l'art, et sa rentabilité passeraient avant la culture en général, la création artistuque, la liberté d'expression., l'intelligence sensible et créative.
      Nous avons perdu sur toute la ligne à cause de ces plouticrates ! Désolant!

    • Raymond Labelle - Abonné 26 juillet 2018 21 h 54

      C'est à l'autre intervention ci-dessus que j'ai parlé de censure, et c'est ici que vous y répondez. Vous avez raison M. Beaulé, il ne s'agit pas formellement de censure. Choqué et scandalisé, je suis tombé dans l'inflation verbale. Je commente davantage, en supp, sur les nuances à apporter.

      Si à cause de la peur de controverse, il est difficile de financer certains projets qui, en plus, pourraient être troublés par des manifestations et de la désapprobation par des représentants auto-proclamés des groupes visés, disons que s'il ne s'agit pas formellement de censure, il s'agit s'agit d'intimidation décourageant ces projets. Ou, plus précisément, leur réalisation dans un cadre qui respecte la liberté créatrice.

      Suite à ces expériences, les créatrices et créateurs qui veulent rester libres ne seront guère encouragé.es à aborder la question autochtone et la question du racisme ou de l'esclavage.

    • Loraine King - Abonnée 27 juillet 2018 07 h 40

      Je pense, monsieur Labelle, que certains créateurs y verront une occasion d’aborder les questions autochtones avec la participation des autochtones. En soixante-six ans de vie au Canada j’ai rarement eu l’occasion d’entendre la musique autochtone. La dernière remonte à l´assermentation du gouvernement de Paul Martin, et c’était beau à m’en couper le souffle -inoubliable - alors que la première remonte au début des années 70 alors que la compagnie de disques pour laquelle je travaillais avait sorti un enregistrements de chants autochtones enregistrés dans les tribus. Bien peu entre les deux...

      Personnellement je pense que cette polémique est une excellente nouvelle pour la liberté d’expression. N’importe qui a le droit de chanter, mais j’aimerais entendre des autochtones chanter car ils ont une technique particulière de production vocale.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 27 juillet 2018 09 h 00

      Comment les féministes auraient-elles réagi si dans les années 70 un Robert Lepage avait pris fait et cause pour les femmes, en avait consulté un certain nombre pour monter un spectacle avec une distribution entièrement masculine? Si elles s'y étaient opposées, les aurait-on accusées de vouloir censurer l'expression artistique et, en plus, de priver la cause d'une Tribune? Oui: elles auraient passé pour des hystériques, des radicales, des doctrinaires, tutti fruti. Ce que certaines étaient, sans doute, et qui auraient pu être pointées du doigt de la même manière qu'on le fait avec les opposants à Slav ou à Kanata.

      L'analogie est boîteuse, sans doute. Mais ce n'est pas bien grave. Parce que dans les années 70, ce sont des femmes (pas LES femmes ou certaines prétendant parler au nom de TOUTES) qui ont commencé à parler de leur compréhension de la condition féminine, en première personne, dans Les Fées ont Soif. Ce qui est remarquable, c'est que cela s'est passé dans un milieu théatral encore largement gouverné par des hommes, mais qui ont su, de gré ou de force, se mettre au service de cette parole plutôt que de prétendre avec la meilleure volonté du monde la tenir à la place des femmes.

      S'il y a des gens par ici qui pensent qu'un théatre féministe n'est qu'une entreprise de propagande ennemie de la Liberté d'expression et de la Liberté artistique, leur place est dans les théatres bourgeois. Je ne crois pas qu'ils y recontreront le pauvre Lepage. Il sera plus occupé à écouter ceux dont «nous» ne nous serons préoccupés que le temps de chasser cette mouche identitaire qu'on fait bourdonner à nos oreilles pour nous distraire de l'appel de la Nation...

    • Hélène Paulette - Abonnée 27 juillet 2018 09 h 10

      Monsieur Maltais-Desjardins, les fémnistes des années soixante-dix auraient surtout répliqué par une autre pièce, car ce mouvement s'auto-analysait constamment et n'aurait voulu ni de censure ni d'autocensure...

    • Raymond Labelle - Abonné 27 juillet 2018 10 h 13

      Une interprétation de "Les Fées ont soif" par une distribution masculine. Hmmm. Voilà une idée qui n'est pas inintéressante d'un point de vue artistique ou théâtral. Pas tout à fait conventionnel, mais... Un artiste sommeille en vous M. Desjardins.

      Et si on respecte l'esprit du texte, cela serait anti-féministe parce que....? Et il serait justifié d'aller invectiver les spectatrices et spectateurs de cette pièce parce que...?

      Un homosexuel ne devrait-il pas se réjouir qu'un comédien hétéro à star power d'Hollywood incarne un homosexuel? Faut-il interdire aux comédiens homosexuels d'incarner des hétéros?

      On le dit peu, mais récemment M. Lepage a monté Shakespeare à Stratford où des rôles principaux étaient tenus par des Noirs. Les personnages sont des Blancs anglo-saxons (et il ne s'agit pas de la pièce Othello). Ces comédiens ont été engagés parce qu'ils sont bon comédiens, pas parce qu'ils sont Noirs. Donc, on fait bien de ne pas parler de leur couleur de peau.

      Et aucun groupe d'individus auto-proclamés comme représentant l'ethnie WASP n'est venu manifester pour crier à l'appropriation culturelle au motif que trop de comédiens n'avaient pas le bagage ethnique, voire génétique, approprié.

      Quant à votre dernier paragraphe - un effet de style, mais des assertions non démontrées. M. Lepage s'est aussi fait fustiger par d'autres qui ne le considéraient pas assez nationaliste, entre autres lorsqu'il avait manifesté des doutes sur le projet souverainiste. Ou ne pas comprendre que l'on s'oppose à l'apprentissage d'autres langues.

      M. Lepage s'est intéressé aussi, et beaucoup, à d'autres choses que le problème identitaire en général, et même lorsque le cas, pas seulement au problème québécois. Et même dans ce dernier cas, de façon assez ouverte - il pose le problème sans faire de propagande bêtement nationaliste.

    • Raymond Labelle - Abonné 27 juillet 2018 10 h 40

      Mme King. Oui, cette polémique soulève la question, ce qui a son bon côté. J'ai écrit ailleurs: "Il aurait été intéressant de trouver la fine ligne où, tout en respectant la liberté d'expression et en acceptant la nature fondamentale du théâtre, il y aurait eu échange et dialogue sur les questions soulevées par les pièces entre autres avec les principaux intéressés. Il y a des autochtones avec qui discuter mais quant aux esclaves américains, il ne reste que leurs descendant.es, et tous les Noirs ne sont pas des descendants d'esclaves ou d'esclaves américains en particulier." Et oui, l'expression autochtone pourrait être davantage encouragée.

      Mentionnons quand même la situation particulière de Kanata. Cette pièce est présentée par le Théâtre du Soleil, une troupe basée en France. M. Lepage y était co-metteur en scène invité. D'ailleurs, plusieurs interprètes sont des réfugiés qui s'étaient sentis interpellés pas la situation autochtone.

      Il aurait été préférable que des autochtones participent à la pièce elle-même, Et beaucoup le disaient raisonnablement. Je vais même jusque là. Mais ça n'était concrètement peut-être pas si simple dans ce cas-ci.

      Je réagis au-delà de la question autochtone: le principe comme quoi seul un membre d'un groupe peut représenter ce groupe me fait craindre que cela ne mène à un emmurement ethnique et racial des personnes. Je crains un glissement. Mais l'ouverture implique plus d'échanges, donc de se côtoyer davantage. En effet.

    • Raymond Labelle - Abonné 27 juillet 2018 10 h 46

      M. Desjardins, on a monté un Romeo and Juliet lesbien, avec deux femmes. J'espère que le fait qu'un personnage masuclin soit interprété par une femme ne vous choque pas trop.

      Ici pour détails: https://www.ledevoir.com/culture/theatre/533281/un-shakespeare-transgressif

    • Raymond Labelle - Abonné 27 juillet 2018 12 h 52

      "(...) Il sera plus occupé à écouter ceux dont «nous» ne nous serons préoccupés que le temps de chasser cette mouche identitaire qu'on fait bourdonner à nos oreilles pour nous distraire de l'appel de la Nation..." RMD.

      M. Desjardins, vous qui dites que seuls des Noirs peuvent représenter des esclaves américains et des autochtones représenter des autochtones, vous pourriez minimalement épargner M. Lepage de vos sarcasmes lorsqu’il représente la situation québécoise.

      D'autant plus que le reproche est injuste, M. Lepage s'intéresse à beaucoup d'autres choses et lorsqu'il se penche sur la question québécoise, il pose des questions sans tomber dans la bête propagande nationaliste.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 27 juillet 2018 13 h 26

      Curieuse remarque, monsieur Labelle. Que cela me choque ou pas n'est pas en cause, bien que je trouve ce choix artistique et politique très rafraichissant, pour dire le moins. Je n'ai soumis l'exemple fictif que parce que je crois qu'il peut nous aider un petit peu à réfléchir. Mon hyppthèse n'est peut-être pas très porteuse, mais je crois que nous vivons par rapport aux groupes et aux individus dont les différences les ont placés aux marges d'une certaine normalité le même type de confrontation que les hommes avec les femmes quand elles ont commencé à vouloir occuper l'espace public selon leurs propres aspirations. De même que les bruyantes professions de foi féministes des hommes étaient au mieux inutiles, voire nuisibles, de même nous aurons collectivement besoin de nous mettre à l'écoute de tous ces « autres » plutôt que de parler en leur nom, même avec la meilleure volonté du monde, comme je disais. Si j'avais un jugement à porter sur la question, ce serait celui-là. Juste celui-là. Ranger la quincaillerie des Valeurs à majuscules dont l'usage est le privilège des dominants et juste écouter. Encore. Encore.

      Un mot en passant pour Madame Paulette : j'aime la première partie de votre réponse. Elles auraient agi. Elles l'ont fait. Sans censure ni auto-censure ? Au sens de la loi, non en effet. Dans le sens large qu'on emploie depuis quelques semaines à l'endroit des objecteurs, je crois qu'il y aurait un peu d'aveuglement vertueux à le prétendre. Heureusement, elles ne se sont pas privées de déboulonner les statues.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 27 juillet 2018 13 h 32

      « vous qui dites que seuls des Noirs peuvent représenter des esclaves »

      vous me confondez manifestement avec quelqu'un d'autre. Par ailleurs, il n'y a aucun sarcasme dans les propos que je tiens sur monsieur Lepage. Tout au contraire, je pense que son communiqué d'hier est une invitation à descendre tous de nos grands chevaux, à cesser de déclamer nos professions de foi, à écouter ce qui se passe dans notre monde en changements où nous naviguons avec une maladresse manifeste