Le spectacle «Kanata» ne vivra pas

Robert Lepage photographié avec des comédiens lors d’une répétition de «Kanata»
Photo: Michèle Laurent Robert Lepage photographié avec des comédiens lors d’une répétition de «Kanata»

Le différend avec les communautés autochtones a eu raison du spectacle Kanata. Robert Lepage a annoncé jeudi, par l’entremise de la compagnie Ex Machina, qu’il annulait le projet. Le retrait de l’aventure de certains coproducteurs l’aurait amené à prendre cette décision.

« La controverse infiniment complexe et souvent agressive dans laquelle baigne le spectacle touche maintenant des coproducteurs nord-américains qui s’y intéressaient, et dont certains nous annoncent aujourd’hui leur retrait, lit-on dans le communiqué de presse d’Ex Machina. Sans leur apport financier, il ne nous est pas possible de compléter la création de Kanata avec le Théâtre du Soleil. Nous mettons donc un terme au projet. »

Après l’affaire SLĀV, spectacle sur l’esclavage monté pour le Festival international de jazz de Montréal, l’homme de théâtre est dans l’obligation d’abandonner un deuxième projet en juillet. Il n’a pas été possible de connaître les pertes financières engendrées par sa décision, ni la véritable raison qui a entraîné le retrait des producteurs.

Destiné à être créé en décembre à Paris sous l’égide du Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine, Kanata s’annonçait comme une relecture de l’histoire du Canada « à travers le prisme des rapports entre Blancs et Autochtones ». Le spectacle était soutenu par un troisième partenaire, Park Avenue Armory, voué à des projets non conventionnels. Ce dernier n’a pas répondu à nos questions.

Manifestée d’abord sous forme d’une lettre publiée dans Le Devoir, l’indignation des Autochtones avait soulevé une nouvelle fois le débat entre liberté créatrice et appropriation culturelle. Ils reprochaient à Lepage et Mnouchkine de ne pas travailler avec des créateurs et des interprètes issus de leurs communautés.

La décision peut surprendre, d’autant plus qu’elle survient une semaine après une rencontre entre les concepteurs de Kanata et les représentants autochtones. Robert Lepage et Ariane Mnouchkine n’avaient pas accepté de recommencer le travail créatif, mais s’étaient montrés ouverts à de futures collaborations, ce qui avait été perçu d’un bon oeil.

Le ton du communiqué d’Ex Machina poursuit dans ce sens : « Nous réitérons l’invitation exprimée à nos interlocuteurs du 19 juillet : les portes du Diamant leur seront largement ouvertes, et nous espérons qu’ils en profiteront. »

Il n’a pas été possible de savoir si les intentions du Théâtre du Soleil étaient similaires. La réponse reçue de Paris laisse cependant croire que l’annulation de Kanata a été précipitée. « Ariane Mnouchkine est actuellement au Japon, nous ne pourrons reprendre contact qu’à partir de [vendredi]. En raison de ce voyage, il est probable qu’elle réserve ses réponses pendant quelques jours », écrit un de ses collaborateurs.

La réaction des Autochtones

Les « signataires autochtones » (de la lettre dans Le Devoir) ont exprimé leur surprise et leur peine. « Nous sommes attristés de la décision prise par Robert Lepage d’annuler le spectacle Kanata puisqu’en aucun cas nous n’avons cru que cette conclusion serait une solution au manque de collaboration constaté », lit-on dans leur communiqué.

« Nous soutenons les créateurs et défendons la liberté d’expression artistique », précisent-ils, avant de souhaiter que l’ouverture manifestée par Ex Machina « permettr[a] d’avancer ensemble ».

« Personne ne souhaitait l’annulation [de Kanata], insiste au téléphone Alexandra Lorange, la juriste attikamek membre du collectif. On souhaitait un dialogue, une collaboration. L’histoire doit être racontée, mais ensemble. »

« On va nous accuser de nous en prendre à la liberté d’expression ; ce n’est pas le cas, proteste pour sa part l’acteur huron-wendat Charles Bender. On a longtemps été écartés de l’histoire générale et des histoires qui nous concernent. Ne nous contournez plus, c’est ce qu’on demande. »

Kevin Loring n’a ni signé la lettre ni assisté à la rencontre avec Lepage et Mnouchkine. Mais de sa chaise de directeur artistique du Théâtre autochtone au Centre national des arts, à Ottawa, il est bien placé pour être interpellé avec un peu de recul.

La décision, qui l’a aussi surpris, n’est pas « morale, mais financière », note-t-il. Dans ce sens, croit le gestionnaire, c’était la « bonne décision, malheureusement ».

« J’imagine que le producteur américain a senti que ça chauffait et n’a pas voulu revivre l’expérience de SLĀV », commente Kevin Loring, qui espère que Kanata servira de leçon à tous.

« Une histoire de relations avec les Autochtones ne peut être racontée sans leur point de vue, insiste-t-il. Ce qui a surtout choqué, c’est qu’on allait aborder des thèmes récents et encore douloureux, comme ceux des pensionnats et de la disparition de femmes autochtones. »

La réaction des partis politiques

À Québec, la classe politique a réagi. La ministre de la Culture, Marie Montpetit, déplore le sort de Kanata. « Personne n’y gagne ; ni les créateurs, ni les nations autochtones, ni le public. C’est une occasion manquée de découvrir l’oeuvre d’un grand créateur québécois et de parler de la culture autochtone. Les dernières semaines nous ont rappelé l’importance du dialogue et de l’ouverture à l’autre », dit-elle.

La CAQ et le PQ craignent un recul pour la liberté de création et appellent à des issues plus saines. Selon un attaché de presse de la CAQ, Ewan Sauves, « nous devons être en mesure de tenir des débats de société importants dans le calme et le respect ». Le chef du PQ, Jean-François Lisée, s’est avancé par gazouillis qu’il défendrait, en tant que premier ministre, Kanata. « Le débat, oui. Le soutien à davantage de diversité dans les arts, absolument. Le recul des libertés, jamais ! »

Pour sa part, Gabriel Nadeau-Dubois, porte-parole de Québec solidaire, s’est rangé du côté des Autochtones, tout en déplorant l’annulation de Kanata. « Cet épisode démontre la nécessité d’avoir une discussion publique sur la place des minorités et des peuples autochtones sur la scène culturelle. Il ne faut pas avoir peur de cette discussion », signale-t-il.

C’est ce que souhaite la missive de Robert Lepage : « Il nous faudra tôt ou tard, y lit-on, tenter de comprendre, calmement et ensemble, ce que sont fondamentalement l’appropriation culturelle et le droit à une expression artistique libre. »



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