Savoir préparer son public

L’équipe de production de la pièce «Fredy» a pratiqué la médiation culturelle pour aborder l’histoire du jeune homme décédé sous les balles d’un policier à Montréal-Nord en 2008.
Photo: La Compagnie porte-parole L’équipe de production de la pièce «Fredy» a pratiqué la médiation culturelle pour aborder l’histoire du jeune homme décédé sous les balles d’un policier à Montréal-Nord en 2008.

Plongés dans la tourmente avant même la première de leur spectacle Kanata, Robert Lepage et Ariane Mnouchkine ont ouvert le dialogue avec la communauté autochtone cette semaine. Cette forme de médiation culturelle pourrait permettre à la pièce de connaître un meilleur dénouement que SLĀV, selon des experts et acteurs du milieu. Cette démarche est-elle devenue nécessaire pour aider une œuvre au sujet controversé à passer le test de l’acceptabilité sociale ?

Conscients de pouvoir heurter le public en abordant des thèmes sensibles, des artistes du milieu des arts vivants accompagnent désormais leur création d’une démarche de médiation culturelle. Atelier, lecture, exposition, rencontre avec les artistes, inclusion d’un groupe dans le processus de création : la pratique revêt plusieurs formes et dépend de l’artiste, de l’œuvre, du sujet, du contexte ou encore du lieu de diffusion

La démarche entre tranquillement dans les habitudes mais devrait être d’autant plus utilisée lorsqu’une œuvre aborde un sujet susceptible de créer la controverse, croit le professeur au département de Communication sociale et publique de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), Jean-Marie Lafortune. « Ça changera, à coup sûr positivement, la manière dont l’œuvre est accueillie dans la société puisqu’on aura accompagné et préparé le public à la recevoir. Ça peut éviter des réactions pénibles autant pour les créateurs que le public ».

Pour la dramaturge Annabel Soutar faire du bon théâtre, c’est inclure la médiation culturelle au cœur du processus de création, parce que « l’art est une forme de médiation culturelle en soi ».

« Quand je crée, je suis en constante conversation avec les gens impliqués dans le sujet que j’aborde, raconte-t-elle. Je les écoute, les questionne et j’attends leur approbation, c’est une part essentielle de mon processus de création artistique ».

Elle donne pour exemple sa pièce Fredy, qui retrace l’histoire de Fredy Villanueva, un jeune homme décédé sous les balles d’un policier à Montréal-Nord en 2008. « On faisait des répétitions devant différentes communautés culturelles, on a invité des membres du comité de soutien à la famille Villanueva et l’un des comédiens n’était pas un professionnel, mais une personne impliquée dans l’affaire Villanueva. »

Fredy n’a pourtant pas échappé à son lot de controverse depuis 2016, alors que deux comédiens ont claqué la porte en cours de route, appelant au boycottage de la pièce. Ils estimaient qu’elle manquait de respect pour la famille Villanueva en ne servant que l’intérêt des artistes et le divertissement du public. Annabel Soutar avait rencontré Lilian Madrid Villanueva, la mère de Fredy, au début du projet. Cette dernière lui avait donné son consentement avant de revenir sur ses pas et de s’opposer à la diffusion.

Une démarche indispensable ?

Mais de là à imposer de façon systématique la médiation culturelle… le professeur Lafortune reste sceptique. « Les créateurs ne se rangeront jamais derrière cette idée, assure-t-il. Plus on met d’intermédiaires entre l’œuvre et son public, plus on embrouille les choses et l’appréciation de l’œuvre ».

L’auteure Annabel Soutar confirme l’impression du professeur : l’accompagnement du public au moment de la diffusion d’une pièce reste du superflu pour elle. « Pourquoi en rajouter une couche ? Les spectateurs n’ont pas besoin d’une leçon et qu’on leur dise comment interpréter la pièce. Trop les préparer c’est ne pas faire confiance en leur intelligence et leur capacité à arriver à leurs propres conclusions. »

Mais il serait utopique de croire qu’une œuvre agît toujours comme seule médiatrice entre les artistes et leur public, d’après Jean-Marie Lafortune. Si certains sont de fins connaisseurs du milieu, d’autres, moins familiers avec le langage artistique, ont besoin davantage d’outils pour apprécier la pièce. « Au-delà du débat créé, parfois un sujet va heurter ou choquer un public plus sensible. Il faut le prévoir en amont et faire de la médiation culturelle pendant la diffusion de la pièce », dit-il.

Le codirecteur artistique du Théâtre Le Clou à Montréal, Benoît Vermeulen, partage son opinion. Son équipe travaille majoritairement avec des adolescents qui n’ont souvent aucune référence au niveau de la forme et du contenu des œuvres théâtrales. « On essaie de les outiller à travers des ateliers, des rencontres dans les classes avant les représentations, ou encore en les incluant dans la partie création, indique-t-il. C’est certain que ça change la réception de l’œuvre. »

M. Vermeulen reconnaît cependant que le risque de « trop prendre la main du spectateur » et ainsi « l’orienter vers quoi penser » reste très présent dans la pratique.

Faire de la médiation culturelle c’est avant tout donner davantage d’informations, de perspectives et de pistes de réflexions aux spectateurs afin que chacun se sente le bienvenu et compétent devant l’œuvre, précise de son côté Anne Nadeau, chargée de cours à l’École supérieure de théâtre de l’UQAM.

Aller plus loin

Actuellement la forme la plus courante de médiation culturelle reste l’accueil du public par le lieu de diffusion avec un dépliant agrémenté d’éléments de contexte. Un exercice qui ne va pas assez loin aux yeux de celle qui est aussi médiatrice culturelle depuis près de 20 ans. « Je pense que la médiation culturelle doit passer par l’échange entre des êtres humains, à travers des rencontres entre les artistes et les spectateurs avant ou après la représentation », note Mme Nadeau.

La médiation culturelle ne garantit pas pour autant l’acceptation systématique d’une œuvre par la société, croit Mme Nadeau. Elle prend l’exemple du spectacle SLĀV de Robert Lepage qui, accusé de faire preuve d’appropriation culturelle, a été annulé. « Je ne peux pas dire que la médiation culturelle, sous forme d’une exposition ou d’un guide informatif, aurait eu un effet magique et sauvé SLĀV. Beaucoup de personnes qui ont réagi n’avaient pas vu le spectacle, ils en avaient surtout après les intentions prêtées aux créateurs qui ont mis du temps avant d’expliquer leur démarche. Mais peut-être qu’une telle approche pendant le processus de création aurait changé la donne car ça aurait influencé les artistes ».