Un «Tartuffe» version techno au Festival d’Avignon

La scène avec Elmire dans cette version interdite aux moins de 14 ans se transforme en ébats explicites
Photo: Boris Horvat Agence France-Presse La scène avec Elmire dans cette version interdite aux moins de 14 ans se transforme en ébats explicites

Molière se retourne-t-il dans sa tombe ? À Avignon, dans le sud de la France, le Lituanien Oskaras Korsunovas met en scène un Tartuffe simulant une masturbation, un Orgon consultant sa page Facebook et sa fille Mariane s’amusant avec Snapchat, le tout sur fond de musique techno.

En lituanien surtitré, le classique le plus joué de Molière est conjugué à la sauce du XXIe siècle pour dénoncer les faux dévots des temps modernes, le maître du théâtre lituanien décrivant lui-même les réseaux sociaux comme « une nouvelle arène pour l’hypocrisie ».

Dans son Tartiufas, Korsunovas fait un clin d’oeil à ceux qu’il nomme les politiciens-prêcheurs d’aujourd’hui : à un moment de la pièce est projetée sur un écran l’image du graffiti géant apparu en 2016 dans la capitale lituanienne Vilnius montrant Donald Trump embrassant Vladimir Poutine sur la bouche.

Tartuffe qui manipule Orgon à sa guise en prétendant être son directeur de conscience est le reflet de ces « nouvelles idéologies qui naissent et deviennent une aubaine pour toutes sortes d’escrocs », selon Korsunovas, 49 ans, qui dit avoir connu les tartuffes communistes puis libéraux en Lituanie.

Le metteur en scène a relevé le défi de faire rire, parfois à gorge déployée, un public majoritairement français au Festival d’Avignon, une des manifestations de théâtre et de spectacle vivant les plus importantes au monde.

Vidéo omniprésente

Pour accentuer le sentiment d’immédiateté, le metteur en scène projette une vidéo montrant Tartuffe dans une rue d’Avignon passant pour un écolo, un homme proche du peuple et même… célébrant la victoire des Bleus en Coupe du monde aux côtés de supporteurs français.

Le décor est un vaste labyrinthe vert, inspiré des jardins de Versailles, où se perdent et se rencontrent les personnages, symbole de l’égarement d’Orgon.

La caméra, presque omniprésente, filme en direct les acteurs sur scène, mais aussi dans les coulisses, où ils se lâchent en fumant une cigarette et en discutant entre eux : du théâtre dans le théâtre pour souligner le caractère double du personnage principal.

Le metteur en scène se joue aussi du public, le flot des répliques étant interrompu par les acteurs s’adressant parfois en français ou en anglais aux spectateurs. Il fait également entrer certains acteurs de l’extérieur du théâtre, après les avoir filmés en pleine rue.

Damis, fils d’Orgon, joue aux jeux vidéo, des acteurs apparaissent en perruque mais portent des survêtements Adidas, et la musique mélange style techno et baroque.

L’ambiance fait parfois un peu discothèque, et un message en début du spectacle avertit les spectateurs épileptiques des effets stroboscopiques durant la pièce.

Épouse d’Orgon et déterminée à démasquer Tartuffe en lui tendant un piège, Elmire fait très Marilyn Monroe avec ses cheveux blonds platine, une robe rouge très échancrée et ses minauderies. Elle chante des bribes de Ne me quitte pas, de Je ne regrette rien, et même de I Wanna be Loved by You.

Ébats assumés

Et si Molière avait noté comme instruction que Tartuffe « lui serre les bouts des doigts », la scène avec Elmire dans cette version interdite aux moins de 14 ans se transforme en ébats explicites : le faux dévot palpe la poitrine d’Elmire, peu après avoir lancé à la servante Dorine son célèbre « Couvrez ce sein que je ne saurais voir ».

Les ébats se poursuivent dans les coulisses avant que le faux dévot n’accoure nu comme un ver sur scène.

La pièce se termine par Tartuffe faisant le salut nazi sur une table, poussant un peu à l’extrême l’interprétation de l’hypocrisie et la propagande reines du monde.

Tartiufas est la cinquième pièce que présente Korsunovas au Festival d’Avignon. Fondateur en 1999 du théâtre indépendant Oskaro Korsunovo Teatras (OKT), il a monté plus de 60 spectacles au théâtre et à l’opéra, adaptant des auteurs russes, contemporains et des classiques.