Après «SLĀV», le TNM sera «beaucoup plus à l’écoute»

Le collectif SLAV Résistance a rencontré la presse mercredi pour faire état de ses griefs et de ses revendications.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le collectif SLAV Résistance a rencontré la presse mercredi pour faire état de ses griefs et de ses revendications.

Lorraine Pintal n’en doute pas : « il y aura un avant et un après-SLĀV ». La directrice générale et artistique du Théâtre du Nouveau Monde (TNM) promet ainsi un coup de barre pour rendre la scène du TNM plus représentative de la diversité culturelle.

« Je suis totalement solidaire [du travail] de Robert Lepage et de Betty Bonifassi », a confié Mme Pintal en entretien mercredi avec Le Devoir. « Mais en même temps, nous allons désormais être beaucoup plus à l’écoute de ce que cette communauté [afro-montréalaise] envoie comme message et lui donner plus de place sur nos scènes. On va créer les occasions. »

Elle poursuit : « Ça va faire partie de notre mandat au cours des prochaines années, vous pouvez en être assurés. »

Ce n’est pas la première fois que Mme Pintal promet une plus grande pluralité de voix au TNM. Au printemps 2017, elle avait annoncé des « changements importants au TNM » en cette matière. Un plan de quatre ans avait été évoqué — et des actions ont été entreprises en ce sens, assurait-elle mercredi (notamment une rencontre récente entre douze metteurs en scène et vingt-cinq acteurs issus de la diversité).

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Lorraine Pintal

Mais la polémique autour de SLĀV aura néanmoins été un « élément déclencheur, qui est devenu tellement politique, et même international : on en parle ici à Avignon », où elle se trouve présentement pour le festival OFF Avignon. Une prise de conscience plus brutale, en somme.

Le TNM a été pris indirectement dans la tourmente de SLĀV. Ce spectacle de Robert Lepage et Betty Bonifassi se voulait une « odyssée théâtrale à travers les chants d’esclaves », mais il a été la cible de critiques autour du concept d’appropriation culturelle — notamment parce qu’il n’intégrait que deux choristes noires sur six.

Le spectacle faisait partie de la programmation du Festival international de jazz de Montréal (FIJM) et était présenté au TNM (qui louait sa salle au FIJM). Mais peu importe le rôle des uns et des autres dans ce dossier, Mme Pintal estime que la conversation concerne aussi l’institution qu’elle dirige depuis 1992.

« Quand on a été approchés, on a été très enthousiastes […] et on a ouvert les portes en ne devinant pas que le spectacle susciterait autant de controverse et de polémique », explique Lorraine Pintal.

On a ouvert les portes en ne devinant pas que le spectacle susciterait autant de controverse et de polémique

Selon elle, il ne s’agit « pas d’un spectacle raciste », loin de là. Mais ne prêtait-il pas flanc à la critique en donnant la parole de cette histoire délicate à des artistes majoritairement blancs ? Mme Pintal apporte une nuance.

« Comme on parlait d’esclavage un peu partout dans le monde, jamais je ne me suis posé la question s’il y avait un manque d’artistes noirs sur la scène », dit-elle.

Sensible

Cela étant, Mme Pintal se dit « sensible » aux préoccupations soulevées par différents membres de la communauté afro-montréalaise. « Je ne peux juger de la démarche de Robert Lepage et de Betty Bonifassi, j’ai trop de respect pour eux, indique-t-elle. Maintenant, à la lueur de ce qui s’est passé, si un autre spectacle de ce type-là devait se refaire, j’imagine qu’ils vont l’apprivoiser autrement. »

Elle juge que les opposants au spectacle — qui a finalement été annulé par le FIJM à cause d’une blessure de Betty Bonifassi et de préoccupations liées à la sécurité des spectateurs — ont exprimé « une véritable haine à des gens qui ont pris la parole à leur place sans les inclure ».

Mais tout ça aura fait bouger les choses, conçoit-elle. « Je pense qu’à l’avenir, il va y avoir inclusion [de ces voix]. En tout cas, je parle au nom du TNM et il va y avoir inclusion. »

Au sujet de l’appropriation culturelle, Lorraine Pintal dit « comprendre » comment certains ont réagi autour de SLĀV. Mais elle estime que le concept n’est pas incompatible avec l’acte théâtral. « Quand on a fait Le journal d’Anne Frank [2015], on s’appropriait ce qui s’est passé à l’époque de la Shoah. Mais on a établi un lien avec le Musée de l’Holocauste, et on a eu un lien avec la communauté [juive]. Ça a donné un spectacle qui a parlé autant aux francophones qu’à la communauté juive. »

SLĀV Résistance

La sortie de Lorraine Pintal se fait dans le contexte où le Conseil des arts et des lettres du Québec a indiqué que les événements entourant SLĀV « alimentent les réflexions [qui] guideront certainement nos prochaines actions en tant qu’organisme de financement public ».

Le Conseil des arts du Canada a pour sa part dit « suivre attentivement ce débat » et s’est engagé à « appuyer les pratiques exemplaires pour promouvoir la diversité, l’inclusion et l’équité ».

Comme on parlait d’esclavage un peu partout dans le monde, jamais je ne me suis posé la question s’il y avait un manque d’artistes noirs sur la scène

Mercredi, le collectif SLĀV Résistance a quant à lui réitéré une liste de sept demandes adressées à différents intervenants de la société et du milieu culturel pour que le débat sur l’appropriation culturelle et sur le manque de représentativité des scènes québécoises ne s’arrête pas à SLĀV.

Le collectif souhaite notamment que le TNM soit moins « massivement blanc » à l’avenir, et que les modèles de financement des productions culturelles soient revus pour prendre en compte la question de la diversité culturelle.

« SLĀV a été le cataclysme d’une conversation sur la race, le racisme, l’appropriation culturelle et le privilège blanc qui rend les gens mal à l’aise, notent les auteurs du manifeste du collectif. Il est normal de se sentir mal à l’aise : c’est un signe que les comportements problématiques sont remis en question. »

Ils ont par ailleurs félicité le FIJM pour avoir dit « On n’a pas assez écouté, et on veut vous écouter », a noté l’artiste Lucas Charlie Rose.