Le FIJM assure ne pas avoir censuré «SLĀV»

La direction du festival dit avoir entamé un dialogue avec la communauté afro-montréalaise pour comprendre ce qui a choqué.
Photo: Catherine Legault Le Devoir La direction du festival dit avoir entamé un dialogue avec la communauté afro-montréalaise pour comprendre ce qui a choqué.

C’est d’abord la blessure de Betty Bonifassi, puis des préoccupations liées à la sécurité qui ont incité la direction du Festival international de jazz de Montréal (FIJM) à annuler les neuf représentations qui restaient au spectacle SLĀV.

« Nous n’avons pas l’impression d’avoir cédé à la censure, car il est important de noter que notre décision ne vise que ces représentations prévues durant le festival et n’implique aucunement que le spectacle ne soit plus diffusé dans le futur », a indiqué Jacques-André Dupont, président-directeur général du FIJM, lors d’une conférence de presse bilan du festival samedi après-midi.

M. Dupont a lu une longue déclaration du FIJM, dans laquelle il a souligné que le festival est un diffuseur, et non un producteur. « Le festival n’approuve aucun des contenus au préalable et laisse aux artistes la pleine liberté artistique. » Ce n’était donc pas au FIJM de défendre ou de critiquer la production, a-t-il dit.

Il a soutenu que toute l’équipe du festival a été « surprise de la tournure des événements » autour de SLĀV, qui a soulevé une vive polémique quant à la question de l’appropriation culturelle. Créé par Betty Bonifassi et Robert Lepage, SLĀV se présentait comme une « odyssée théâtrale à travers les chants d’esclaves », mais ne comptait que deux choristes noires sur six interprètes.

Pourquoi ne pas avoir donné dès le départ les raisons de l’annulation du spectacle — plusieurs y ont vu une atteinte à la liberté d’expression artistique, et Robert Lepage a écrit que la production a été « muselée » ? Selon M. Dupont, il y avait d’abord une impossibilité technique à continuer : Betty Bonifassi s’est fracturé un pied après trois représentations, elle a été opérée sous anesthésie générale et se trouve encore aujourd’hui dans le plâtre, d’après les informations qui ont été communiquées samedi.

« On aurait dû réagir avant, et on aurait dû mieux communiquer », a reconnu samedi Jacques-André Dupont. « Mais c’est compliqué parce qu’on était trois partenaires [le FIJM, Ex Machina et le Théâtre du Nouveau Monde, où le spectacle était présenté]. Ça ralentit le processus, et je souhaitais aussi que les producteurs puissent s’exprimer. »

M. Dupont a indiqué que le FIJM s’attellera à « voir comment mieux communiquer à l’avenir. La crise aurait pu être mieux gérée. »

Dialogue

Mais surtout, la direction du Festival dit avoir entamé un dialogue avec la communauté afro-montréalaise pour comprendre ce qui a choqué. Une première rencontre de quatre heures a eu lieu vendredi. « Notre organisation doit être mieux connectée sur la communauté afrodescendante », a dit M. Dupont.

Et si elle l’avait été, « on aurait probablement pu avoir une discussion au préalable » et comprendre en amont que SLĀV soulèverait de telles questions, selon M. Dupont. « SLĀV a été déclencheur de quelque chose qui était présent. »

Qu’a compris le FIJM de la controverse ? « Nous avons constaté que le débat était beaucoup plus profond que simplement le spectacle SLĀV… Que beaucoup de gens, et même des artistes, se sont exprimés sur cet important sujet de société. Nous avons compris que les blessures du passé étaient encore bien vivantes pour beaucoup de nos concitoyens ; des blessures souvent profondes et justifiées. »

« Je nous donne le défi de faire mieux et de trouver ce qu’on peut faire de positif à la suite de ça. »

La décision d’annuler a été prise au lendemain de la décision du chanteur afro-américain Moses Sumney d’annuler son spectacle prévu au FIJM pour protester contre le soutien de celui-ci envers la production SLĀV. Sumney a publié une longue lettre explicative, donnant une tournure internationale à la controverse.

« C’est sûr que c’est saisissant qu’un artiste annule pour ce genre de question [de conscience], a commenté M. Dupont. Ça a été un coup dur, mais ce n’est pas la raison qui a mené à la décision d’annuler. » Plus loin, il a réitéré que c’est « un ensemble d’éléments humains et techniques qui a été retenu dans la prise de notre décision finale ».

Lettre ouverte

Dans une lettre ouverte (recueillie sous forme orale) publiée dans La Presse + samedi, Betty Bonifassi a, pour sa part, qualifié de « très grave, voire inacceptable » le fait « d’annuler un spectacle dans un festival de musique, car des artistes le demandent, pour protester sur un show qu’ils n’ont jamais vu ».

« La liberté d’expression a été bafouée, mercredi dernier. Chez nous », dit-elle. Betty Bonifassi ne fait pas mention, dans son texte, du fait qu’elle n’aurait de toute façon pas pu continuer à jouer.

L’artiste, qui travaille autour de ce projet de chants d’esclaves depuis plusieurs années, a justifié la décision d’avoir une distribution majoritairement blanche en disant que « l’histoire du spectacle ne raconte pas que l’esclavagisme du peuple africain déporté aux Amériques, mais aussi l’esclavagisme subi par les SLĀVes des Balkans, celui des Irlandais, celui des Asiatiques d’aujourd’hui. Donc, il me semblait normal de représenter tout le monde, correctement. »

Concernant les accusations lancées contre SLĀV au sujet de l’appropriation culturelle, Betty Bonifassi a rétorqué par une série de questions : « Allez-vous changer les cours d’histoire de la musique, alors qu’elle nous explique bien que notre musique moderne vient probablement des work songs ? Allons-nous bloquer l’accès au savoir et à l’information des personnes qui ne sont pas ressortissantes de la connaissance qu’elles étudient ? Allons-nous interdire à une jeune fille haïtienne d’étudier du Bach comme a pu le faire Nina Simone ? »

Elle se demande aussi si « l’appropriation culturelle en 2018 est plus de l’ordre de la censure que de la protection des minorités. À tous mes amis musiciens qui m’ont soutenue — ou pas —, sachez que j’aime la musique autant que vous et rien ni personne ne m’enlèvera cela de l’âme. »

Frais partagés

L’annulation des représentations de SLĀV coûtera « quelques centaines de milliers de dollars » aux trois partenaires du projet, mais la somme précise n’a pas été dévoilée. Le FIJM a assuré que tous les artistes de la production seront payés comme prévu.

Concernant la sécurité, Jacques-André Dupont a soutenu qu’il y avait une « crainte que la situation s’accentue ». « Nous devions prendre en compte d’éventuels dérapages possibles si les représentations se poursuivaient. »

La direction du FIJM a par ailleurs dressé un bilan positif de la 39e édition. Mais aucun chiffre — taux d’occupation des salles, ventes sur le site, fréquentation — n’était encore disponible samedi. Les effets de la canicule demeurent ainsi inconnus.

24 commentaires
  • Michèle Renaud - Abonnée 7 juillet 2018 21 h 10

    Pitoyable

    Vraiment pitoyable ! Le FESTIVAL DE JAZZ est incapable d'assumer jusqu'au bout sa décision. Ils essaient simplement avec ce communiqué de faire du "damage control" en tentant de satisfaire un peu tout le monde. Et nier qu'il s'agisse de censure, c'est nous prendre pour des imbéciles! N'oublions pas qu'ils se sont d'abord excusés d'avoir programmé ce spectacle suite aux manifestations bruyantes d'une poignée d'individus qui n'avaient même pas vu le spectacle. C'est vraiment désolant de la part d'un prestigieux festival internationnal. On était certainement en droit de s'attendre à mieux de leur part.

    • Johanne St-Amour - Abonnée 8 juillet 2018 08 h 33

      Le FIJM s'est non seulement excusé, mais sur sa page Facebook il n'en finit tout simplement plus de s'excuser, s'excuser et s'excuser. Dès qu'unE intervenantE critique le spectacle, le gestionnaire de la page dit que le FIJM est désolé des blessures que ce spectacle a pu causées!
      Et je serais très curieuse de savoir qui sont ces représentants de LA communauté noire que le FIJM dit avoir consultés pendant 4 heures: je ne crois pas qu'il existe de représentants attitrés, et je ne crois pas qu'il existe UNE communauté noire, mais plusieurs.

      «S'il n'existait qu'une seule vérité, on ne pourrait peindre des centaines de tableaux sur un même sujet.» disait Pablo Picasso.

      "La politique dans une oeuvre littéraire, c'est un coup de pistolet au milieu d'un concert.» disait pour sa part Stendhal ,artiste et écrivain.

    • Christian Montmarquette - Abonné 8 juillet 2018 09 h 02

      @ Michèle Renaud,

      "Le FESTIVAL DE JAZZ est incapable d'assumer jusqu'au bout sa décision. Ils essaient simplement avec ce communiqué de faire du "damage control" - Michèle Renaud

      Vous êtes libre de penser ce que vous voulez Mme Renaud, mais ça ne change pas les faits.

      Il n'y a pas eu de changement de position du Festival de jazz de Montréal pour "contrôler les dommages" comme vous dites. Le FIJM ne fait que rappeler sa position initiale du 4 juillet 2018.

      Ceci dit, quel mal y a-t-il a s'excuser d'avoir pu blesser des gens sans le vouloir, même si on endosse pas néssairement leur position?

      Christian Montmarquette

      Référence :

      "Le Festival de jazz de Montréal annule SLĀV et s'excuse" - Radio-Canada, 4 juillet 2018

      " La décision a été prise de commun accord avec Betty Bonifassi, chanteuse et créatrice du spectacle qui utilisait des chants d'esclaves afro-américains. Par ailleurs, aucune représentation n'a eu lieu depuis le 29 juin, moment où Mme Bonifassi a annoncé s'être fracturé la cheville."

      .

    • Christian Montmarquette - Abonné 8 juillet 2018 09 h 12

      @ Michèle Renaud,

      Référence du 29 juin 2018 qui démontre que le FIJM ne fait que rappeler sa position initiale, et ce, depuis le tout début:

      "Deux représentations du spectacle Slāv sont annulées" - La Presse, 29 juin 2018

      "Le FIJM a aussi indiqué que des échanges pour une autre représentation ou un remboursement pourront se faire au point d'achat. Des supplémentaires ont déjà été annoncées jusqu'au 14 juillet du spectacle conçu par Robert Lepage, Betty Bonifassi et Ex Machina.

      La présentation de Slāv a fait l'objet de critiques dénonçant un acte d'«appropriation culturelle». Le Festival et les créateurs ont formellement nié ces accusations. Seul le diffuseur du spectacle, le TNM est resté silencieux à ce sujet." - La Presse, 29 juin 2018. "

    • Sylvain Parent - Abonné 8 juillet 2018 11 h 04

      @ Christian Montmarquette

      Je viens de réécouter le topo de RDI sur le sujet, et le responsable du FIJM dit bien qu'ils "auraient dû mieux communiquer", tout en invoquant des raisons différentes de celles du 4 juillet. Il parle maintenant "d'escalade en terme d'agressivité", en parlant de manifestants "très agressifs". Le chroniqueur Stéphane Leclerc croit aussi qu'il y a de nouvelles raisons invoquées. Vous soutenez à tort qu'il n'y a pas eu de changement de position. Pourrez-vous simplement le reconnaitre?

      En invoquant la cause de la sécurité, le FIJM avoue avoir annulé par crainte de violence, d'attentats à la sécurité des spectateurs, des artistes. Ça porte un nom: le terrorisme. Le spectacle a été annulé par crainte d'attentat terroriste raciste. Voilà ce qui ressort de cette conférence de presse. Ironiquement, ces terroristes se réclament d'anti-racisme, alors que leur grille d'analyse sociale est complètement raciste.

    • Christian Montmarquette - Abonné 9 juillet 2018 07 h 17

      @ Sylvain Parent,

      Vous devriez donner les références (titre avec date exacte de l'article et si possible lien direct) quand vous avancer des propos aussi spécifiques. Car j'ai cherché et je n'ai rien trouver de tel.

  • Solange Bolduc - Inscrite 7 juillet 2018 21 h 19

    Il ya anguille sous roche !

    Pas capable d'accepter la défense de la direction du FJDM! Une offense à l'intelligence des spectateurs!

    M. Dupont nous prend vraiment pour des imbéciles : on sentait vraiment son malaise quand il lisait les notes qu'on lui avait dictées, et qui frisaient, à mon humble avis, la supercherie !

    Aucune franchise perceptible dans ses propos, et en remarquant son malaise au moment où il lisait ses notes, comme un élève malhonnêtement studieux, c'était plus que facile de comprendre comment il lisait faux!

    Quelle déception, et lâcheté ! On ne me fera jamais accroire qu'il n'y avait pas de fausseté dans les propos de M. Dupont!

    Nous venons de franchir le seuil d'une incompréhension qui mettra du temps à se rétablir: Et je le regrette, car c'est surtout à cause du manque d'épine dorsale du FJDM, mais surtout de l'argent, et de la peur des noirs, que nous n'y parviendrons probablement jamais, hélas !

    Nous aurons donc été témoins de la piètre performance de M. Dupont, lisant ses notes ou discours, pour ne pas en perdre une seule vrgule, tellement il semblait anxieux de ne pas avoir l'air de nous prendre pour plus imbécile que nous sommes!

    Le véritable imbécile, c'était qui ???6

    C'était lourd et si désolent de fausseté à entendre ! Et, il aurait fallu le croire sur paroles, paroles si bien répétées pour servir la cause du mensonge sur la réalité !

  • Gilles Bonin - Abonné 8 juillet 2018 00 h 03

    Hypocrite

    et lâche attitude du FIJM. Rien d'autre chose à dire: des pleutres!

    • Pierre Fortin - Abonné 8 juillet 2018 12 h 59

      Et si le FIJM croit ainsi faire du "damage control" afin de préserver son marché, il ne fait que renforcer cette manœuvre quérulente qui ne pourra que se répéter puisqu'elle a réussi. Avant de s'excuser de quoi que ce soit, il aurait fallu exprimer clairement sa prétendue faute et le préjudice qu'elle entraîne ... s'il existe réellement.

      Pitoyable !

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 8 juillet 2018 17 h 03

      Les commentaires du chantre du QS M.Monmarquette méritent la meme critique.
      Comment peut-on blesser des gens dont on prend la défense? Et comment peut-on
      blesser des vrais artistes qui veulent aider ceux qui souffrent encore des cicatrices
      du passé?
      Préferent-ils aimer gratter encore et encore ces memes cicatrices pour attirer l'attention?
      Et ne pas s'intégrer à la,probablement,meilleure société aimante de ce coté-ci du monde.
      Si tu ne vois pas la bonté,tu ne vois rien.

  • Jean Tardif - Abonné 8 juillet 2018 04 h 44

    Mise en perspective critique

    Cette "affaire", révélatrice à bien des égards des nouveaux clivages actuels, soulève des questions qui ne se réduisent pas à une dimension "provinciale" ou locale.

    La directrice de la Revue des deux mondes en aborde plusieurs aspects dans un entretien publié par FigaroVox et qu'auraient grand intérêt à lire ceux qui souhaitent dépasser la polémique primaire. Ses propos ne concernent pas seulement la situation en France.

    Valérie Toranian «Aujourd'hui Desproges serait surveillé par le CSA et lynché sur les réseaux sociaux» :

    http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2018/07/06/3100

  • Louise Collette - Abonnée 8 juillet 2018 05 h 46

    Slav

    Monsieur Dupont ne m'a pas convaincue du tout, il fallait le voir patiner, mais il patine sur la bottine comme on disait quand j'étais gamine...
    Il a essayé de nous en mettre plein la vue sans succès à mon avis.
    Très lourd son intervention, pas clair.
    <<Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément.>>
    Boileau