Le petit Prince dans les parcs de Montréal

Plusieurs personnages masculins sont interprétés par des femmes, notamment le personnage du petit Prince qui est joué avec assurance par Élisabeth Smith.
Photo: Shanti Loiselle Plusieurs personnages masculins sont interprétés par des femmes, notamment le personnage du petit Prince qui est joué avec assurance par Élisabeth Smith.

Sur un décor tout blanc qui laisse deviner à la fois les ailes d’un avion et les dunes du désert, l’appareil de l’aviateur éprouvant des difficultés — représentée par un avion en papier — s’écrase en un fracas mêlant musique et cris de douleur. Le pilote, désemparé, se trouve alors face à un petit garçon blond vêtu d’un mythique costume vert et d’une écharpe jaune. Après les présentations d’usage, le célèbre « dessine-moi un mouton » amorce l’interaction entre ces deux personnages légendaires.

C’est au parc La Fontaine grouillant de familles que La Roulotte a ainsi ouvert sa 66e saison le 26 juin avec Astéroïde B 612, une adaptation du Petit Prince d’Antoine de St-Exupéry. Respectueux du texte classique, l’auteur Éric Noël reprend ainsi quelques phrases incontournables et garde le ton à la fois candide et philosophique de l’oeuvre originale. Prenant tout de même quelques libertés, Noël modifie légèrement les personnages que rencontre le jeune prince. Le roi devient ainsi une reine (Hélène Durocher), dont l’arrivée est annoncée par le son des trompettes, le vaniteux devient une vaniteuse jeune fille (Simone Latour Bellavance) qui s’exclame et se réjouit d’apprendre qu’elle peut s’applaudir elle-même. La parité hommes-femmes semble ici rétablie depuis l’oeuvre parue il y a 75 ans.

Le petit Prince est une fille

D’autant plus que plusieurs personnages masculins sont interprétés par des femmes, notamment le personnage du petit Prince qui est joué avec assurance par Élisabeth Smith. Les rencontres défilent ainsi entre l’allumeur de réverbères (joué aussi par Hélène Durocher), l’homme d’affaires (Philippe Robidoux), la vaniteuse, la reine, la fleur, le renard et bien sûr l’aviateur joué avec aplomb par Étienne Lou, tous étudiants diplômés en jeu du Conservatoire d’art dramatique de Montréal et en Interprétation de l’École nationale de théâtre du Canada.

Entrecoupée de musique servant à rythmer les changements de tableaux, tout comme à annoncer l’arrivée de nouveaux personnages, la mise en scène de Jean-Simon Traversy — codirecteur artistique chez Duceppe qui signe pour une deuxième année consécutive la mise en scène de La Roulotte — est de facture très sobre. Cette simplicité a d’abord pour effet de laisser toute la place au texte de l’auteur ainsi qu’aux personnages qui le portent. L’absence d’effets techniques et d’extravagances sur le plan visuel invite ainsi à écouter ce qu’on nous raconte, à tendre l’oreille pour saisir toute la poésie et la richesse qui en émanent.

Par contre, cette formule a malheureusement le gros défaut de sa qualité. Sans éclat visuel ni sonore particulier, elle maintient difficilement l’attention du spectateur — surtout celui installé loin de la scène. En fait, présentés ainsi en plein air, le texte et la profondeur du sujet se perdent dans les nombreuses distractions que procure un tel environnement. Entre badauds, famille en pique-nique et vagabondage d’enfants qui vont et viennent, le spectacle devient plus un prétexte à rencontrer des amis, à souper en famille qu’une initiation au texte de St-Exupéry. Et ainsi, la poésie se perd dans le rythme rapide des tableaux, se mêle au brouhaha du parc qui prend le dessus sur le spectacle, ce dernier devenant finalement un décor dans le décor.

Si l’idée de faire connaître le classique à une nouvelle génération est tout à fait louable, que l’adaptation du texte est rigoureuse et bien menée, la formule reste toutefois discutable. On peut applaudir l’équipe de La Roulotte qui joue d’audace en présentant une telle richesse philosophique en plein coeur de la ville. Mais assurément cette pièce forte et sensible se laisserait mieux entendre tout entière dans une salle intime.
 



Une version précécente attribuait ce texte à Marie Labrecque. L'auteure est plutôt Marie Fradette.

 

Astéroïde B 612

Texte : Éric Noël; mise en scène : Jean-Simon Traversy; interprètes : Hélène Durocher, Simone Latour Bellavance, Étienne Lou, Philippe Robidoux et Élisabeth Smith. Une production du Théâtre La Roulotte, présenté dans les parcs de la ville de Montréal jusqu’au 17 août.