«SLĀV» ou la liberté à pleins poumons

Le nouveau spectacle de Robert Lepage, «SLAV», mettant en vedette la chanteuse Betty Bonifassi, a continué de soulever la polémique mercredi, jour de première médiatique.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le nouveau spectacle de Robert Lepage, «SLAV», mettant en vedette la chanteuse Betty Bonifassi, a continué de soulever la polémique mercredi, jour de première médiatique.

Réglons ça tout de suite. À celles et ceux qui ont voulu, veulent ou voudront faire à ce spectacle des procès d’intention, je dis : allez voir SLĀV — Une odyssée théâtrale à travers les chants d’esclaves. Et qu’on ne vienne pas dire que les billets — entre 60 et 90 $ — sont trop chers : si c’est au-dessus de vos moyens, plaignez-vous à votre employeur, à vos élus, aux vrais détenteurs des cordons de la bourse. Autrement dit : affranchissez-vous !

C’est ce que l’on ressent jusqu’au plus profond de soi, en sortant du TNM en ce mercredi soir de première médiatique : la nécessité impérieuse de s’affranchir. Se libérer de ses entraves, quelles qu’elles soient. À tout le moins essayer. Et essayer. Et essayer encore. L’élan que procure ce spectacle ne se mesure pas en mots : c’est trop puissant, dense, intense, profondément remuant. En chemin vers la section de restauration rapide du Complexe Desjardins, d’où j’écris ces mots, j’ai pensé à mes propres désaffections, mon non-militantisme forcené, et j’ai eu un peu honte de moi.

Et j’ai pensé à Betty Bonifassi, qui porte ces chants d’esclaves depuis tant d’années, à travers deux autres spectacles et deux disques, qui aurait pu renoncer plein de fois, et qui parvient, avec Robert Lepage, l’équipe d’Ex Machina et six choristes-comédiennes-danseuses, à trouver enfin du répondant à sa cause. Et j’ai continué de l’applaudir très fort dans ma tête. Et j’applaudis encore.

L’universelle tragédie

C’est peu de dire que ce SLĀV est une formidable réussite. C’est peu de dire que ce SLĀV est une leçon d’histoire nécessaire et salutaire. C’est peu de dire que Betty Bonifassi, Lepage et compagnie sont parvenus à élever la tragédie de l’asservissement d’humains par d’autres humains à un degré universel. C’est peu de dire que ce spectacle aura une longue vie, parce qu’il est inimaginable que toutes les nations du monde ne le voient pas, dans cette version d’origine ou une autre.

C’est si vaste et si simple à la fois, ce SLĀV. Ça passe par les pays slaves — que l’on appelait l’Esclavonie, du mot latin slavius, pour esclave. Ça passe par le Québec, par l’Irlande (et ses milliers d’enfants vendus, d’où le mot kidnapper), ça traverse les États-Unis jusqu’à La Nouvelle-Orléans. C’est un parcours historique, généalogique, et surtout, un parcours de femmes. Le fil narratif se tisse à partir d’une discussion entre Kattia, une Québécoise d’origine haïtienne, et son amie très blanche et très blonde, et pourtant arrière-arrière-petite-fille d’Irlandaise et d’Africain, tous deux esclaves. « Ça a l’air que parfois, pour retracer l’histoire des Noirs aux États-Unis, il faut passer par la généalogie des Blancs », dit à Kattia une bibliothécaire de Detroit (jouée, entre autres rôles, par Sharon James).

Noires, Blanches, brunes, blondes, belles

Parenthèse. Je précise, puisqu’on y tient comme si c’était la condition de validité de la proposition théâtrale : Kattia Thony (qui joue… Kattia) et Sharon James ont la peau qui varie entre le brun et le noir. Elles ne sont pas Blanches, quoi. Et même les cinq Blanches qui sont avec elles sur scène ne sont pas simplement blanches : toutes sont plus ou moins métissées. Y compris Betty Bonifassi, de père italien, de mère serbe. Voilà. Si vous voulez des certificats de naissance, comme Trump voulait tant voir celui d’Obama, elles en ont.

Mais ce qu’elles ont, surtout, ce sont des voix. Des voix douces et fortes, des voix douloureuses et des voix joyeuses, des voix de femmes enchaînées et des voix de femmes libres. Elles sept (nommons aussi Myriam Fournier, Estelle Richard, Elisabeth Sirois, Audrée Southière, toutes remarquablement différentes) chantent ensemble ou séparément les chants d’esclaves retrouvés par Betty au cours d’années de recherche dans les archives du musico-archéologue Alan Lomax, ces chansons qui, pour la plupart, se trouvent sur ses deux albums (intitulés Betty Bonifassi et Lomax) : Black Betty, Prettiest Train, Early In the Morning, Berta Berta, Go Down Old Hannah, Grizzly Bear, No More My Lawrd.

Des trouvailles et du savoir

Chaque chanson fait l’objet d’un tableau, où les brillantes trouvailles de mise en scène à la Lepage abondent, où chemin de fer du XIXe siècle, prison moderne, films d’archives et images en direct se fondent. Oui, le déroulement est très balisé, oui, les explications dans les dialogues sentent un peu trop parfois le topo pédagogique, mais bon sang, on apprend des choses ! On comprend ! On ressent ! Tout est justifié, le théâtre, les chansons, les informations. Tout.

On comprend que le combat pour l’affranchissement, c’est aussi celui des enfants du Bangladesh et des « camps de détention » des immigrants illégaux de Trump, et c’est de tout temps celui des femmes partout. Si l’histoire de l’esclavagisme en Amérique du Nord est la source des chants, la résonance du spectacle est planétaire. Et féministe. Une histoire d’oppression, de résistance, de solidarité, d’espoir et de libération. Je le répète, je le récris : allez voir SLĀV— Une odyssée théâtrale à travers les chants d’esclaves. Professeurs, emmenez-y vos élèves. Citoyennes et citoyens du monde, ce spectacle appartient désormais au corpus de base d’un savoir commun essentiel. Rien de moins.



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